Chapitre 11 - Ce que la peur révÚle

Chapitre 11 - Ce que la peur révÚle
La police prit la menace au sĂ©rieux, peut-ĂȘtre parce que MaĂźtre Lenoir sut prononcer les bons mots : harcĂšlement, intimidation de tĂ©moin, mineure, dossier financier en cours.
Un agent passa Ă lâappartement, un autre au lycĂ©e. Lily tenta de plaisanter en disant quâelle avait toujours rĂȘvĂ© dâune escorte discrĂšte, puis Ă©clata en sanglots dans les bras de son frĂšre dĂšs que lâagent eut tournĂ© le dos. Marcus, lui, resta silencieux pendant des heures, mĂąchoire crispĂ©e, regard fixĂ© sur la porte.
Ălise dĂ©couvrit une chose terrible : on peut ĂȘtre une mĂšre calme, organisĂ©e, juridiquement entourĂ©e, et redevenir en une seconde un animal prĂȘt Ă mordre si quelquâun touche Ă ses enfants.
Elle dormit peu cette nuit-lĂ . Chaque bruit dans lâimmeuble lui semblait ĂȘtre une marche. Chaque vibration de tĂ©lĂ©phone, une nouvelle fissure. Ă quatre heures du matin, elle se leva et trouva Sienna assise dans la cuisine, un verre dâeau entre les mains.
â Je ne voulais pas prendre votre place, dit la jeune femme sans prĂ©ambule.
Ălise sâappuya contre le plan de travail.
â Ce nâest pas vraiment la phrase dont jâai besoin Ă quatre heures.
â Je sais. Mais je crois que si je ne le dis pas maintenant, je nâaurai plus le courage.
Sienna fixa lâeau dans son verre.
â Logan mâa choisie parce que jâĂ©tais impressionnable. Je venais de perdre mon travail Ă la galerie. Mon pĂšre ne me parlait plus. Jâavais besoin quâun homme solide me dise que je valais quelque chose. Il mâa parlĂ© de vous comme dâune femme amĂšre qui refusait de vieillir. Jâai eu peur de devenir vous.
Ălise reçut la phrase sans colĂšre. Elle aurait pu blesser, mais elle Ă©tait trop honnĂȘte pour cela.
â Et maintenant ?
â Maintenant, jâai peur de devenir celle qui reste quand elle sait.
Le silence de la cuisine fut doux, presque triste.
Ălise pensa aux femmes de plus de cinquante ans qui, dans les dĂźners, baissent parfois les yeux quand on parle de sĂ©paration, non par faiblesse mais parce quâelles connaissent le prix exact dâune valise prĂ©parĂ©e tard dans la nuit. Elle pensa Ă Mireille, qui avait choisi le confort. Ă Claire Duval, qui avait disparu pour survivre. Ă elle-mĂȘme, qui avait longtemps confondu patience et loyautĂ©.
â Alors ne restez pas, dit-elle.
Sienna pleura en silence.
Le lendemain, MaĂźtre Lenoir convoqua une rĂ©union dâurgence. Les relevĂ©s tĂ©lĂ©phoniques indiquaient que le message menaçant provenait dâun tĂ©lĂ©phone prĂ©payĂ© activĂ© prĂšs du bureau de Logan. Rien ne prouvait encore quâil lâavait envoyĂ©, mais lâĂ©tau se resserrait.
â Nous devons provoquer une erreur, dit lâavocate.
â Pas avec mes enfants comme appĂąt, rĂ©pondit Ălise.
â Jamais. Avec le terrain.
Elle proposa de laisser filtrer, par lâintermĂ©diaire dâun agent immobilier complice, quâĂlise envisageait de vendre la parcelle Ă un promoteur Ă©tranger. Si Logan ou Lucienne avaient besoin du terrain pour couvrir leur montage, ils rĂ©agiraient.
Ălise hĂ©sita. Le terrain Ă©tait le dernier morceau visible de son pĂšre. Le transformer en leurre lui sembla presque indĂ©cent.
Puis elle relut le message envoyé à Marcus.
â Faites-le.
La réaction arriva plus vite que prévu.
Le surlendemain, un homme se prĂ©senta au cabinet de MaĂźtre Dufour avec une procuration prĂ©tendument signĂ©e par Ălise, autorisant la vente du terrain Ă une sociĂ©tĂ© luxembourgeoise. La signature Ă©tait bonne au premier regard. Trop bonne.
Maßtre Dufour lui offrit un café, fit patienter, photocopia discrÚtement les piÚces, et appela Maßtre Lenoir.
Lâhomme fut identifiĂ© : ancien chauffeur de Lucienne Sterling.
Mais la vraie surprise nâĂ©tait pas lĂ .
Dans la procuration, le nom du notaire chargĂ© de lâopĂ©ration nâĂ©tait pas celui de Dufour. CâĂ©tait celui de MaĂźtre Armand Veyrac, aujourdâhui retraitĂ©, qui avait validĂ© la modification de lâassurance vie dâAndrĂ©.
Veyrac. Le nom absent depuis le début.
On le retrouva dans une maison de retraite médicalisée prÚs de Tours. Quatre-vingt-un ans, mémoire fragile, mais pas éteinte.
Ălise sây rendit avec MaĂźtre Lenoir. Le vieil homme les reçut dans un salon donnant sur un jardin dâhiver. Ses mains tremblaient, mais son regard se fixa sur la photo dâAndrĂ© avec une luciditĂ© soudaine.
â Moreau, dit-il. Je mâen souviens.
â Vous avez modifiĂ© son assurance vie ? demanda lâavocate.
Il ferma les yeux.
â On mâa apportĂ© les papiers. Sa femme Ă©tait lĂ . Et la dame blonde.
â Lucienne Sterling ?
â Oui. Mais ce nâest pas elle qui mâa fait peur.
Ălise se pencha.
â Qui alors ?
Le vieux notaire regarda la porte, comme si quelquâun pouvait encore lâĂ©couter.
â Le fils. Logan. Il avait une lettre. Une lettre dâAndrĂ©. Il disait quâelle dĂ©truirait sa fille si elle sortait.
Ălise sentit le monde ralentir.
â Quelle lettre ?
MaĂźtre Veyrac baissa la voix.
â Celle oĂč AndrĂ© avouait quâĂlise nâĂ©tait pas sa fille biologique.
Pendant une seconde, Ălise nâentendit plus ni le jardin dâhiver, ni MaĂźtre Lenoir, ni son propre souffle.
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Puis le vieil homme ajouta :
â Mais je nâai jamais cru cette lettre vraie.