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Chapitre 06 - La mĂšre qui savait trop

Chapitre 06 - La mĂšre qui savait trop

Élise n’avait pas vu sa mĂšre depuis six mois, ce qui, dans leur famille, passait presque pour une pĂ©riode paisible.

Mireille Moreau vivait Ă  Chartres dans un appartement trop grand pour elle, rempli de meubles sombres, de rideaux lourds et de reproches bien rangĂ©s. Elle avait Ă©tĂ© une belle femme, de celles qui se tenaient droite mĂȘme en faisant la vaisselle, et qui transformaient chaque douleur en phrase Ă©lĂ©gante mais coupante.

AprĂšs la mort d’AndrĂ©, Mireille s’était Ă©loignĂ©e d’Élise en accusant la tristesse, la fatigue, puis Logan. Ensuite, elle s’était rapprochĂ©e de lui sans jamais l’admettre. “Il a ses dĂ©fauts, mais il sait parler aux gens”, disait-elle. C’était sa maniĂšre Ă  elle de prĂ©fĂ©rer les menteurs charmants aux vĂ©ritĂ©s maladroites.

Quand Élise l’appela, la voix de sa mùre fut sùche.

— Si c’est pour parler de ta petite dĂ©monstration immobiliĂšre, j’ai dĂ©jĂ  entendu.

— Tu es allĂ©e Ă  Naples.

Le silence dura assez longtemps pour répondre.

— Qui t’a dit ça ?

— Une notaire, un registre, et le fait que tu respires diffĂ©remment quand tu mens.

Mireille soupira.

— Tu as toujours eu le goĂ»t du drame.

Élise ferma les yeux. Dans le salon, Lily dessinait pour ne pas Ă©couter, Marcus faisait semblant de consulter ses messages, Sienna regardait le sol. Tous, pourtant, entendaient.

— Qu’y avait-il dans le coffre ? demanda Élise.

— Des papiers qui ne te concernent pas.

— Tout ce qui porte le nom de papa me concerne.

La voix de Mireille perdit un peu de son vernis.

— Ton pĂšre n’était pas l’homme parfait que tu t’obstines Ă  pleurer.

La phrase aurait pu blesser Élise autrefois. Aujourd’hui, elle l’irrita surtout par sa lĂąchetĂ©. AndrĂ© avait eu ses silences, ses colĂšres d’artisan fatiguĂ©, son incapacitĂ© Ă  dire je t’aime autrement qu’en rĂ©parant une porte. Mais il n’avait jamais utilisĂ© un secret pour Ă©craser quelqu’un.

— Ce n’est pas la perfection de papa qui m’intĂ©resse. C’est la signature falsifiĂ©e et les papiers cachĂ©s.

Mireille raccrocha.

Marcus jura tout bas.

— Mamie est avec papa ?

Élise ne rĂ©pondit pas tout de suite. Elle repensa Ă  des dĂ©tails oubliĂ©s : Mireille dĂ©fendant Logan lors du divorce, Mireille rĂ©pĂ©tant que “les femmes intelligentes ne dĂ©truisent pas leur confort pour une question d’orgueil”, Mireille refusant de donner certaines lettres d’AndrĂ©. Il y avait lĂ  une vieille ombre.

Le soir mĂȘme, Élise prit la route pour Chartres avec MaĂźtre Dufour Ă  ses cĂŽtĂ©s. Sienna insista pour venir, non par curiositĂ© mais parce qu’elle connaissait dĂ©sormais assez Logan pour savoir qu’il utiliserait toute absence comme une occasion. Marcus et Lily restĂšrent chez une amie d’Élise, une professeure de lettres nommĂ©e Anne qui les accueillit avec des lasagnes, des couvertures et aucun interrogatoire.

L’appartement de Mireille sentait le parfum poudrĂ© et le chauffage trop fort. Elle ouvrit en tailleur gris, les lĂšvres dĂ©jĂ  prĂȘtes Ă  se dĂ©fendre.

— Une dĂ©lĂ©gation, maintenant ?

Maßtre Dufour présenta sa carte.

— Madame Moreau, nous souhaitons Ă©viter une procĂ©dure plus lourde.

— Menaces de notaire. Comme c’est moderne.

Élise entra sans attendre d’invitation. Sur la table du salon, elle vit une enveloppe ouverte, un timbre italien, et un coin de photographie dĂ©passant d’un dossier.

Mireille suivit son regard.

Trop tard.

Élise prit la photo.

On y voyait AndrĂ©, plus jeune, devant le chantier de l’allĂ©e des Marronniers. À cĂŽtĂ© de lui se tenait Logan, bien avant le mariage, beaucoup trop proche pour un futur gendre Ă  peine prĂ©sentĂ©. Et entre eux, une femme brune, Ă©lĂ©gante, posait la main sur le bras d’AndrĂ© avec une intimitĂ© Ă©trange.

Au dos, une date : 1999.

Élise ne connaissait pas cette femme.

— Qui est-ce ?

Mireille s’assit lentement, comme si ses jambes venaient de trahir trente ans de contrîle.

— Personne.

— Alors tu ne verras pas d’inconvĂ©nient Ă  ce que je garde la photo.

La vieille femme releva les yeux.

Pour la premiùre fois depuis l’enfance d’Élise, elle eut peur de sa fille.

— Ne remue pas ça.

— Quoi donc ?

Mireille serra les mains sur ses genoux.

— Ce que ton pĂšre a fait pour protĂ©ger cette maison.

À ce moment-lĂ , le tĂ©lĂ©phone fixe sonna dans le couloir. Mireille ne bougea pas. Le rĂ©pondeur se dĂ©clencha.

La voix de Logan emplit l’appartement.

— Mireille, ne dis rien Ă  Élise. Surtout pas au sujet de Claire Duval. Si elle apprend pourquoi AndrĂ© a signĂ© le premier papier, tout le monde tombe.

Élise regarda la photo.

La femme brune avait désormais un nom.

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Claire Duval.

Et avec elle, la maison disparue venait de trouver un fantĂŽme.

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