Globalnewsdesk

Chapitre 09 - Le frÚre effacé

Chapter 09 - Chapitre 09 - Le frÚre effacé

Audrey avait eu un frĂšre pendant onze jours.

Paul le dit dans la chambre de la clinique, debout prĂšs de la fenĂȘtre, la main posĂ©e sur le dossier d’une chaise comme s’il craignait de tomber s’il lĂąchait le bois.

— Il s’appelait Julien.

Audrey crut d’abord qu’elle avait mal entendu.

Julien.

Un prénom simple, presque doux, qui avait existé dans sa maison sans jamais atteindre ses souvenirs.

— Maman ne m’a jamais parlĂ© de lui.

— Elle ne pouvait pas.

— Pourquoi ?

Paul avala difficilement.

— Parce qu’il est nĂ© avant toi. TrĂšs prĂ©maturĂ©. On nous a dit qu’il n’avait pas survĂ©cu. Élise ne l’a vu que quelques minutes. Moi aussi.

Audrey sentit Leo contre elle. Un bĂ©bĂ© vivant rend l’histoire d’un bĂ©bĂ© disparu presque physiquement insupportable.

— Tu viens de dire “on nous a dit”.

Paul baissa les yeux.

— AprĂšs la mort d’Élise, j’ai trouvĂ© une note. Elle doutait. Elle pensait que notre fils avait Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© mort trop vite.

— Et tu n’as rien fait ?

— J’ai cherchĂ©. Mal. Trop tard. Les dossiers avaient disparu. Le mĂ©decin responsable Ă©tait
 Avery Cole.

Le nom rĂ©sonna comme une porte qu’on ouvre sur une cave.

Audrey posa Leo dans son berceau avec lenteur.

— Donc Victoria a gardĂ© un dossier sur toi parce qu’elle savait que tu avais un fils perdu.

— Oui.

— Et tu me le dis maintenant.

— Je pensais te protĂ©ger.

Elle eut un rire bref, sec, sans joie.

— Cette famille entiĂšre devrait ĂȘtre interdite d’utiliser le mot protĂ©ger.

Paul ne répondit pas.

Il le méritait trop pour se défendre.

MaĂźtre Delcourt demanda les notes d’Élise conservĂ©es par Paul. Il les fit apporter le soir mĂȘme. Un petit carnet bleu, usĂ© aux coins, Ă©crit en français et en anglais selon l’humeur. Audrey reconnut l’écriture de sa mĂšre.

Une page parlait de Julien.

“Je l’ai entendu pleurer. On m’a dit plus tard que j’avais rĂȘvĂ© Ă  cause des mĂ©dicaments. Mais une mĂšre n’invente pas le cri de son enfant pour se torturer.”

Audrey dut fermer le carnet.

Camille, qui était venue avec des documents de la maison du lac, resta silencieuse un long moment.

Puis elle dit:

— Ma mĂšre avait une note sur “le premier Lambert”. Je croyais que c’était une propriĂ©tĂ©.

Paul devint blĂȘme.

— Quelle note ?

Camille chercha dans son sac, sortit une photo prise rapidement d’une page du carnet noir de Victoria.

“Premier Lambert - vĂ©rifier Vale - jamais utilisĂ©.”

Vale.

Le nom de l’agence.

Le nom de la famille adoptive du fils de Camille.

Le nom qui revenait chaque fois qu’un enfant devait cesser d’ĂȘtre un problĂšme.

— Mon frùre est vivant ? demanda Audrey.

Personne ne répondit.

Parce que l’espoir, quand il arrive dans une affaire aussi sale, peut ĂȘtre aussi dangereux que le mensonge.

Maßtre Delcourt lança des recherches immédiates. Naissance prématurée, certificats de décÚs, transfert néonatal, agence Vale, dossiers perdus, médecins impliqués.

Il fallut trois jours.

Trois jours pendant lesquels Audrey dormit peu, allaita, pleura, répondit aux avocats, signa des protections pour Leo, et apprit à respirer dans une maison temporaire sans attendre que Dominic franchisse la porte.

Le quatriĂšme jour, Mara Delcourt arriva avec un dossier.

Elle avait le visage d’une femme qui sait que la vĂ©ritĂ© qu’elle porte n’est pas complĂšte, mais qu’elle ne peut plus attendre.

— Il n’y a aucune preuve solide du dĂ©cĂšs de Julien Lambert.

Paul s’assit.

Audrey sentit ses jambes devenir faibles.

— Et ?

— Un nourrisson masculin correspondant a Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© dans une clinique privĂ©e vingt-quatre heures aprĂšs sa naissance, sous un numĂ©ro de dossier liĂ© Ă  Avery Cole.

— Ensuite ?

— Adoption fermĂ©e. Famille d’accueil temporaire. Puis plus rien pendant plusieurs annĂ©es.

— Nom actuel ?

Mara inspira.

— Nous avons une piste. Un homme de trente-six ans. Julian Vale.

Le prénom traversa la piÚce comme une mauvaise plaisanterie du destin.

Julian.

Presque Julien.

Vale.

Audrey porta une main Ă  sa bouche.

— OĂč est-il ?

— Boston. MariĂ©, deux enfants, chirurgien pĂ©diatrique.

Paul se mit Ă  pleurer.

Pas doucement.

Comme un homme qui a retenu trente-six ans de deuil sur un diagnostic peut-ĂȘtre faux.

Audrey, elle, ne pleura pas tout de suite.

Elle pensa Ă  sa mĂšre.

À Élise disant qu’elle avait entendu son bĂ©bĂ© pleurer.

À Victoria notant “jamais utilisĂ©â€ comme si un enfant vivant Ă©tait une carte restĂ©e dans un tiroir.

— Il sait ? demanda-t-elle.

— Non. Et nous ne pouvons pas dĂ©barquer dans sa vie avec une histoire pareille sans prĂ©caution.

Audrey hocha la tĂȘte.

Elle comprenait.

Elle aurait voulu courir.

Mais elle comprenait.

Le soir mĂȘme, Dominic apprit par son avocat que la piste du frĂšre avait Ă©tĂ© trouvĂ©e. Il demanda Ă  faire une dĂ©claration complĂ©mentaire.

Audrey refusa d’abord.

Puis MaĂźtre Delcourt lut la premiĂšre phrase.

“Ma mĂšre savait que Julien Lambert Ă©tait vivant parce qu’elle l’a rencontrĂ© l’annĂ©e derniĂšre.”

Audrey sentit son cƓur s’arrĂȘter.

Dominic continuait:

“Elle voulait qu’il signe un rapport contre Audrey aprĂšs la naissance, sans savoir qui elle Ă©tait.”

May you like

Le frĂšre perdu d’Audrey, chirurgien pĂ©diatrique, avait peut-ĂȘtre Ă©tĂ© approchĂ© pour Ă©valuer indirectement l’enfant de sa propre sƓur.

Et Victoria avait encore essayĂ© de faire d’une famille volĂ©e une arme contre elle-mĂȘme.

Related Stories

Other posts