Chapitre 01 - Le trottoir de lâhĂŽpital

Chapter 01 - Chapitre 01 - Le trottoir de lâhĂŽpital
Le billet était tiÚde.
Câest ce dĂ©tail absurde quâAudrey retint dâabord. Pas le froid des portes vitrĂ©es derriĂšre elle. Pas la douleur sourde qui tirait dans son ventre chaque fois quâelle respirait. Pas mĂȘme le poids minuscule de Leo, endormi contre sa poitrine dans une couverture blanche.
Non. Ce fut ce billet de cinquante dollars, froissé dans sa main tremblante, encore chaud de la poche de Dominic.
â Ăa devrait couvrir ton ticket de bus, dit-il.
Dominic nâavait pas vraiment osĂ© la regarder. Il portait un costume noir, une chemise blanche ouverte au col, ce visage propre des hommes qui pensent pouvoir quitter une scĂšne avant dâen assumer le dĂ©sordre.
Ă cĂŽtĂ© du SUV noir, Victoria Carter ajustait son sac de crĂ©ateur. Robe rouge, talons hauts, cheveux bruns parfaitement tirĂ©s, sourire froid. Elle avait passĂ© moins de trois minutes dans la chambre de maternitĂ©. Assez pour dire que Leo avait âlâair fragileâ. Pas assez pour le prendre dans ses bras.
Audrey baissa les yeux vers le billet.
â Le bus ? Dominic⊠je viens juste de me faire opĂ©rer.
Sa voix sortit presque polie. Cela la dĂ©goĂ»ta. Il y a des humiliations si violentes quâon continue de parler doucement, comme si hausser le ton risquait de prouver quâils avaient raison de vous traiter mal.
Dominic regarda vers Victoria.
Ce nâĂ©tait pas une demande dâaide. CâĂ©tait une demande dâautorisation.
â Ma mĂšre a une rĂ©servation pour le dĂ©jeuner, dit-il.
Victoria soupira, comme si Audrey venait dâexagĂ©rer une petite contrariĂ©tĂ© domestique. DerriĂšre elles, les taxis ralentissaient devant lâentrĂ©e de lâhĂŽpital. Une femme passa avec des fleurs. Un homme sortit en poussant un fauteuil roulant. Quelques regards glissĂšrent sur Audrey, sur sa chemise dâhĂŽpital mal couverte, sur le bĂ©bĂ©, puis se dĂ©tournĂšrent aussitĂŽt.
Les gens savent trÚs bien reconnaßtre une scÚne privée.
La plupart choisissent de ne pas y entrer.
â Je ne peux pas rentrer seule, murmura Audrey. Le mĂ©decin a ditâŠ
â Le mĂ©decin dit beaucoup de choses pour se couvrir, coupa Victoria.
Dominic ouvrit la portiĂšre arriĂšre du SUV.
Audrey crut encore, pendant une seconde honteuse, quâil allait changer dâavis. Quâil allait rougir, revenir, dire quâil avait paniquĂ©. Que la naissance de son fils allait enfin le rendre humain.
Il monta.
Victoria monta aprĂšs lui.
La portiĂšre claqua.
Le SUV quitta lentement le trottoir.
Audrey resta immobile, Leo contre elle, le billet Ă©crasĂ© dans son poing. Le soleil de lâaprĂšs-midi Ă©tait trop vif. LâhĂŽpital trop propre. Le monde trop calme pour la violence qui venait dâavoir lieu.
â Il nous a vraiment abandonnĂ©s, souffla-t-elle.
Une infirmiÚre sortit en courant par les portes vitrées.
â Madame Carter ? Vous ne devriez pas ĂȘtre debout. OĂč est votre mari ?
Audrey regarda la rue vide.
â Ă dĂ©jeuner.
LâinfirmiĂšre sâarrĂȘta. Son visage changea. Elle comprit assez, sans demander davantage.
â Je vais chercher un fauteuil.
â Non.
Le mot sortit plus dur quâAudrey ne lâavait prĂ©vu. Elle nâavait pas envie quâon la ramĂšne Ă lâintĂ©rieur comme un objet oubliĂ©. Elle avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© trop dĂ©placĂ©e aujourdâhui: du bloc Ă la chambre, de la chambre au couloir, du couloir au trottoir.
Elle regarda son téléphone.
Ses doigts tremblaient tellement quâelle dut sây reprendre deux fois.
Il y avait des dizaines de personnes quâelle aurait pu appeler: une voisine, une ancienne collĂšgue, une connaissance de yoga quâelle nâavait pas vue depuis sa grossesse. Mais au moment oĂč son pouce survola lâĂ©cran, un seul nom remonta. Un nom quâelle nâappelait presque plus depuis trois ans.
Papa.
Paul Lambert répondit à la troisiÚme sonnerie.
â Audrey ?
Sa voix était plus basse que dans son souvenir. Plus ùgée. Mais debout immédiatement, comme si son corps avait attendu cet appel pendant des années.
Audrey ferma les yeux.
â Papa⊠jâai besoin de toi.
Il ne demanda pas ce qui sâĂ©tait passĂ©. Il ne demanda pas si elle avait enfin compris. Il ne dit pas âje te lâavais ditâ.
Il demanda seulement:
â OĂč es-tu ?
â Devant Saint Gabriel. Avec le bĂ©bĂ©.
Un silence trĂšs court.
â Ne bouge pas. Et ne laisse personne te faire signer quoi que ce soit.
Audrey rouvrit les yeux.
â Signer ?
La voix de Paul changea.
Ce nâĂ©tait plus seulement son pĂšre. CâĂ©tait lâhomme dâaffaires que Dominic appelait âtrop paranoĂŻaqueâ, celui dont Victoria disait quâil voulait acheter la loyautĂ© des gens.
â Audrey, Ă©coute-moi bien. Si Dominic tâa laissĂ©e dehors aujourdâhui, ce nâest pas seulement de la lĂąchetĂ©. Câest peut-ĂȘtre une mise en scĂšne.
Elle sentit le billet dans sa main.
â Une mise en scĂšne pour quoi ?
Au bout du fil, Paul inspira lentement.
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â Pour dĂ©clencher ce que ta mĂšre avait essayĂ© dâempĂȘcher.
Avant quâAudrey puisse rĂ©pondre, deux voitures noires sâarrĂȘtĂšrent devant lâhĂŽpital.