Chapitre 06 - Le médecin qui se souvenait trop bien

Chapter 06 - Chapitre 06 - Le médecin qui se souvenait trop bien
Le docteur Avery Cole se prĂ©senta de lui-mĂȘme dans un commissariat de Pennsylvanie.
Il arriva avec un avocat commis dâoffice, un manteau froissĂ© et le visage dâun homme qui avait passĂ© des annĂ©es Ă se raconter quâil nâavait fait quâobĂ©ir aux demandes de familles difficiles. Il demanda protection contre Victoria Carter.
Pas pardon.
Protection.
Audrey regarda lâinterrogatoire depuis la clinique universitaire oĂč elle avait Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©e. Leo dormait contre elle. Paul Ă©tait debout au fond. Camille Ă©coutait dans une autre piĂšce, incapable dâentendre la voix du mĂ©decin qui avait signĂ© son propre effacement.
Cole ne nia presque rien.
CâĂ©tait sa stratĂ©gie. Les lĂąches intelligents savent quâun aveu partiel peut ressembler Ă de la sincĂ©ritĂ© sâil arrive au bon moment.
â Victoria Bellamy mâa contactĂ© Ă lâĂ©poque dâĂlise Lambert, dit-il. Elle affirmait que Madame Lambert Ă©tait anxieuse, paranoĂŻaque, obsĂ©dĂ©e par la protection de sa fille.
Paul frappa la table du plat de la main.
â Ma femme Ă©tait malade, pas folle.
Cole ne le regarda pas.
â Je sais.
Ces deux mots furent insupportables.
Audrey sentit son pĂšre vaciller, mais il resta debout.
Cole expliqua les ordonnances. Les ajustements. Les recommandations de repos. Les rapports Ă©crits pour donner Ă Ălise lâair confuse si jamais elle portait plainte. Il affirma nâavoir jamais voulu sa mort.
â Elle est morte quand mĂȘme, dit Audrey, bien quâil ne puisse pas lâentendre.
MaĂźtre Delcourt posa une main sur son dossier.
â Et vous avez continuĂ© avec Camille Carter ? demanda lâenquĂȘtrice.
Cole baissa les yeux.
â Victoria disait que sa fille Ă©tait dangereuse pour elle-mĂȘme et pour son enfant.
â LâĂ©tait-elle ?
Il resta silencieux.
â Docteur Cole.
â Non.
Camille, dans la piĂšce voisine, se mit Ă pleurer. Pas de chagrin seulement. De colĂšre confirmĂ©e. Câest une douleur particuliĂšre dâapprendre que votre intuition nâĂ©tait pas une folie, mais un rapport falsifiĂ©.
Cole poursuivit.
Victoria avait prĂ©parĂ© le cas dâAudrey depuis le septiĂšme mois de grossesse. Elle avait demandĂ© des modĂšles de notes sur âfragilitĂ© postnataleâ, âdĂ©pendance au pĂšreâ, âdifficultĂ© Ă crĂ©er un lien immĂ©diat avec lâenfantâ. Les phrases Ă©taient prĂȘtes avant mĂȘme que Leo naisse.
Audrey regarda son fils.
Il dormait, ses petits doigts ouverts sur la couverture.
â Ils avaient Ă©crit mon incapacitĂ© avant mon accouchement, murmura-t-elle.
Paul répondit:
â Oui.
Elle commençait presque à aimer la brutalité de ces oui.
Cole ajouta un dernier détail.
â Victoria gardait un enregistrement dâĂlise. Le dernier. Elle disait que câĂ©tait son assurance contre Paul Lambert.
La salle devint silencieuse.
Paul murmura:
â Quel enregistrement ?
Cole répondit:
â Celui oĂč Ălise dit quâelle ne fait plus confiance Ă son mari.
Audrey regarda son pĂšre.
La phrase le frappa si fort quâelle sembla lui retirer dix ans.
On retrouva lâenregistrement dans le sac noir de Victoria lors de son arrestation, quarante-huit heures plus tard. Pas dans un coffre. Pas chez un notaire. Dans ce mĂȘme sac quâelle portait devant le SUV, comme si elle transportait seulement un portefeuille, un poudrier et un parfum au jasmin.
La carte mémoire portait une étiquette:
E.L. - dernier soir.
Paul ne voulut pas écouter.
Audrey lui rappela:
â Tu mâas demandĂ© de ne plus fuir.
Alors il resta.
La voix dâĂlise sortit de lâordinateur avec un souffle ancien.
âSi ceci arrive Ă Paul, câest que je nâai pas rĂ©ussi Ă le lui dire autrement.â
Paul ferma les yeux.
âJe ne fais plus confiance Ă mon mari pour lire ce quâon lui met sous les yeux. Ce nâest pas parce quâil est mauvais. Câest parce quâil croit que son intelligence remplace la prudence.â
Audrey regarda son pĂšre.
CâĂ©tait vrai.
Cruellement vrai.
âVictoria a compris cela. Elle cache les piĂšges dans les dĂ©tails. Paul protĂšge avec force, mais il se lasse des dĂ©tails. Elle, jamais.â
Dans la piĂšce, personne ne bougea.
âJe ne demande pas Ă Paul dâempĂȘcher Audrey dâaimer. Je lui demande de rester assez proche pour quâelle puisse revenir sans avoir honte.â
Audrey pleura de nouveau.
Sa mĂšre ne lui parlait pas comme Ă une victime.
Elle lui parlait comme Ă une femme qui allait avoir besoin dâun chemin retour.
La fin de lâenregistrement Ă©tait plus faible.
âVictoria ne veut pas seulement de lâargent. Elle veut prouver que les femmes qui lui ont tendu la main finissent Ă genoux. Ne lui offrez pas ce plaisir.â
Un bruit de porte.
Puis Ălise, plus bas:
âElle arrive.â
La bande sâarrĂȘta.
Paul se leva.
Cette fois, Audrey le laissa sortir.
Il revint quinze minutes plus tard. Ses yeux étaient rouges, mais sa voix stable.
â Je veux poursuivre pour Ălise.
â Moi aussi, dit Audrey. Mais pas en oubliant Leo.
â Jamais.
Dans la soirĂ©e, Dominic fut arrĂȘtĂ©.
Il demanda Ă voir Audrey. Refus.
Ă voir Leo. Refus plus net.
Puis il envoya une lettre par son avocat. MaĂźtre Delcourt la lut avant Audrey. Son visage changea.
â Il prĂ©tend que Victoria lui a dit que Leo nâĂ©tait pas son fils.
Audrey resta immobile.
â Et il lâa crue ?
Camille, prĂ©sente prĂšs de la fenĂȘtre, rĂ©pondit dâune voix lasse:
â Dominic croit toujours ce qui lui donne le droit dâĂȘtre cruel.
Un test ADN fut demandé, non pour rassurer Dominic, mais pour fermer la porte à ce mensonge.
Le résultat tomba deux jours plus tard.
Dominic était bien le pÚre biologique de Leo.
Quand il lâapprit, il sâeffondra.
Pas en homme noble.
En homme qui venait de dĂ©couvrir que sa lĂąchetĂ© nâavait mĂȘme pas lâalibi dâune trahison.
Il demanda Ă parler une derniĂšre fois.
Audrey accepta par visioconférence, avec son avocate.
Dominic avait les traits défaits.
â Ma mĂšre mâa montrĂ© une photo, dit-il. Elle disait que tu voyais quelquâun. Elle disait que ton pĂšre voulait rĂ©cupĂ©rer le bĂ©bĂ©.
Audrey le regarda longtemps.
â Tu pouvais choisir de protĂ©ger ton fils avant de savoir sâil te servait.
Il baissa la tĂȘte.
Aucune réponse ne pouvait sauver cette phrase.
Avant que lâappel se termine, Dominic murmura:
â Il y a une liste.
â Quelle liste ? demanda MaĂźtre Delcourt.
â Les familles qui utilisaient la maison du lac.
Camille porta une main Ă sa bouche.
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Dominic ajouta:
â Et le nom de lâagence qui devait prendre Leo si Audrey refusait de se taire.