Chapitre 04 - La maison du lac

Chapter 04 - Chapitre 04 - La maison du lac
La maison du lac était présentée sur les photos comme un lieu de repos.
Façade claire. VĂ©randa donnant sur lâeau. Rideaux blancs. Fauteuils en rotin. Une table pour le petit dĂ©jeuner, toujours dressĂ©e comme si la paix y Ă©tait une habitude.
Camille, elle, lâappelait autrement.
La maison oĂč lâon dort trop.
Elle accepta de parler en visioconfĂ©rence depuis un parking, enfermĂ©e dans sa voiture, les cheveux attachĂ©s Ă la hĂąte. DerriĂšre elle, la pluie frappait le pare-brise. Elle tenait lâenveloppe contre sa poitrine.
â Je nâai pas beaucoup de temps, dit-elle.
MaĂźtre Delcourt lança lâenregistrement avec son accord.
â Camille, quâest-ce quâil y a Ă la maison du lac ?
La jeune femme regarda Audrey Ă travers lâĂ©cran.
â Des dossiers. Des mĂ©dicaments. Des chambres avec des serrures. Ma mĂšre y emmenait les femmes quand elles avaient besoin de âcalmeâ.
Audrey sentit le lait monter douloureusement dans sa poitrine.
â Quelles femmes ?
â Moi. Une cousine de mon pĂšre. Une associĂ©e de Dominic aprĂšs son divorce. Et peut-ĂȘtre votre mĂšre.
Paul se leva dâun seul coup.
â Ălise nâa jamais mis les pieds lĂ -bas.
Camille baissa les yeux.
â Il y a une photo dâelle sur la terrasse.
Le silence qui suivit fut si dense quâon entendit Leo bouger dans son berceau.
Paul sâassit lentement.
Sa voix changea.
â Quand ?
â LâĂ©tĂ© avant sa mort, je crois.
Audrey fouilla sa mĂ©moire. Elle avait seize ans. Un Ă©tĂ© flou. Des malaises. Des journĂ©es passĂ©es Ă dormir. Sa mĂšre disant que la chaleur la fatiguait. Victoria nâĂ©tait pas un visage dans ce souvenir. Pas clairement.
Peut-ĂȘtre parce quâAudrey nâavait jamais su quâelle devait le chercher.
Camille continua.
â Ma mĂšre gardait un carnet noir. Elle notait les faiblesses des gens.
â Les faiblesses ? demanda Audrey.
â Les choses quâelle pouvait utiliser. Pour Dominic: dettes, vanitĂ©, peur de dĂ©plaire. Pour mon pĂšre: lĂąchetĂ©, culpabilitĂ©, maison. Pour moi: enfant, dossier mĂ©dical, honte.
Audrey comprit avant la suite.
â Tu as un enfant.
Camille ferma les yeux.
â Jâai eu un fils Ă vingt-trois ans. Ma mĂšre mâa convaincue que je ne pouvais pas lâĂ©lever. Elle a organisĂ© une adoption privĂ©e. Jâai signĂ© parce quâon mâavait mĂ©dicamentĂ©e, parce quâon mâavait rĂ©pĂ©tĂ© que je nâĂ©tais pas stable, parce que mon pĂšre pleurait dans le couloir et que Dominic disait que maman savait mieux.
Personne ne parla.
â Je lâai retrouvĂ©, ajouta Camille. Il va bien. Il a une bonne famille. Je ne veux pas le reprendre. Je veux seulement quâil sache un jour que je ne lâai pas donnĂ© parce que je ne lâaimais pas.
Audrey pensa Ă Leo.
Ă la chambre dâenfant que Victoria avait dĂ©corĂ©e chez elle sans demander.
Aux phrases sur âla stabilitĂ©â.
â Elle voulait faire la mĂȘme chose avec Leo ?
Camille hocha la tĂȘte.
â Temporairement, disait-elle. Le temps que vous soyez dĂ©clarĂ©e incapable. Mais avec ma mĂšre, les choses temporaires deviennent des vies entiĂšres.
Ă ce moment-lĂ , une voix retentit derriĂšre la voiture.
â Camille. Descends.
Victoria.
MĂȘme dĂ©formĂ©e par le tĂ©lĂ©phone, sa voix restait propre, presque douce.
Camille devint blanche.
MaĂźtre Delcourt fit signe Ă tout le monde de se taire. Lâenregistrement continuait.
â Descends de cette voiture, rĂ©pĂ©ta Victoria.
Camille respira.
â Non.
Un seul mot.
Petit. Tremblant. Mais dans certaines familles, un ânonâ vaut un acte de naissance.
Victoria sâapprocha assez pour apparaĂźtre dans lâimage, robe rouge, manteau sur les Ă©paules, visage fermĂ©.
â Tu recommences avec tes Ă©pisodes.
â Je nâĂ©tais pas malade.
â Tu oublies tes crises.
â Je nâoublie pas que tu appelais un mĂ©decin quand je te contredisais.
Audrey sentit sa gorge se serrer.
Victoria tourna son regard vers le téléphone.
â Audrey, ma chĂšre. Vous devriez vous reposer.
Audrey prit lâappareil.
â Et vous, vous devriez arrĂȘter de menacer les femmes dans les parkings.
Le sourire de Victoria fut bref.
â Vous venez dâavoir un enfant. Tout ce que vous direz aujourdâhui aura lâair Ă©motionnel.
â Vous confondez Ă©motionnel et vrai.
Paul apparut derriĂšre Audrey.
â Victoria.
Cette fois, le masque de Victoria se fissura.
â Paul. Toujours en retard, mais toujours convaincu dâĂȘtre nĂ©cessaire.
â Ăloigne-toi de Camille.
â Laquelle voulez-vous sauver cette fois ? Votre fille biologique ou celle que votre femme a aidĂ©e avant de comprendre son erreur ?
La phrase atteignit Paul, mais il ne recula pas.
â La police arrive.
Victoria regarda Camille.
â Donne-moi lâenveloppe.
Une autre silhouette apparut derriĂšre elle.
Raymond Carter.
Il semblait plus vieux, plus petit, comme si sa propre maison lâavait avalĂ© depuis longtemps.
â Camille, dit-il.
La jeune femme eut un mouvement vers lui.
â Papa ?
Raymond ne regardait pas Victoria.
â Donne-lui lâenveloppe vide.
Victoria tourna brusquement la tĂȘte.
â Raymond.
Trop tard.
Camille comprit. Elle sortit une seconde enveloppe de sous le siĂšge passager et la glissa dans son manteau. La premiĂšre, presque vide, resta sur ses genoux.
â Tu savais ? demanda Victoria Ă son mari.
Raymond releva enfin les yeux.
â Je sais depuis trente ans.
La police arriva deux minutes plus tard.
Pas en trombe. Deux voitures, quatre agents, des gestes rapides. Victoria tenta immédiatement:
â Ma fille est fragile.
Camille répondit:
â Ma mĂšre est enregistrĂ©e.
Et ce fut peut-ĂȘtre la premiĂšre fois de sa vie quâelle regarda Victoria sans baisser les yeux.
Raymond demanda Ă parler avant de âperdre son courageâ. MaĂźtre Delcourt accepta.
Il parla de la maison du lac. De lâenfant de Camille. Des dossiers mĂ©dicaux utilisĂ©s comme menaces. De la lettre quâĂlise Lambert lui avait envoyĂ©e huit jours avant sa mort.
Paul devint livide.
â Quelle lettre ?
Raymond baissa la tĂȘte.
â Celle oĂč elle disait que Victoria essayait dĂ©jĂ dâatteindre Audrey.
Audrey sentit le passĂ© sâouvrir sous elle.
Raymond ajouta:
â Je lâai cachĂ©e.
â Pourquoi ? demanda Camille.
Il regarda sa fille.
â Parce que ta mĂšre mâa promis que, si je parlais, je ne te reverrais jamais.
Camille eut un rire brisé.
â Tu mâas perdue quand mĂȘme.
Raymond pleura.
Personne ne le consola.
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Et dans la chambre dâhĂŽpital, Audrey comprit que la vĂ©ritĂ© ne sauverait pas seulement Leo.
Elle allait déterrer sa mÚre.