Chapitre 05 - La lettre dâĂlise

Chapter 05 - Chapitre 05 - La lettre dâĂlise
La lettre dâĂlise Ă©tait cachĂ©e derriĂšre un panneau de fusibles.
Raymond avait indiquĂ© lâendroit avec une prĂ©cision honteuse. Dans son bureau, derriĂšre la bibliothĂšque basse, un petit panneau blanc que Victoria ne touchait jamais parce quâelle dĂ©testait les dĂ©tails domestiques lorsquâils ne servaient pas Ă contrĂŽler quelquâun.
La police trouva lâenveloppe Ă vingt-deux heures.
Papier crĂšme. Encre bleue. LâĂ©criture dâĂlise, fine et penchĂ©e, que Paul reconnut avant mĂȘme que lâavocate ouvre la lettre.
Audrey demanda quâon la lise devant elle.
Paul voulut sây opposer.
â Câest ma mĂšre aussi, dit-elle.
Alors MaĂźtre Delcourt lut.
âRaymond,
Je vous Ă©cris parce que je crois encore que les hommes faibles peuvent choisir une minute de courage avant de redevenir faibles.â
Camille, qui Ă©coutait depuis un lieu protĂ©gĂ©, baissa la tĂȘte.
âVictoria Bellamy a copiĂ© des documents concernant ma fille Audrey et la Fondation. Elle a tentĂ© dâaccĂ©der aux clauses prĂ©vues pour protĂ©ger un futur enfant. Si quelque chose mâarrive, ne laissez jamais cette femme approcher ma fille.â
Paul porta une main Ă sa bouche.
Audrey ne pleura pas encore.
Pas parce quâelle Ă©tait forte.
Parce que la douleur cherchait encore oĂč entrer.
âJe ne suis pas malade comme Victoria aimerait le faire croire. Je suis fatiguĂ©e, oui, mais lucide. Les ordonnances recommandĂ©es par son contact mĂ©dical ne correspondent pas Ă mon diagnostic. Je consulterai un autre mĂ©decin lundi.â
MaĂźtre Delcourt sâarrĂȘta.
Audrey savait.
Tout le monde savait.
Ălise Ă©tait morte le dimanche soir.
La veille.
Paul se leva, fit trois pas, puis sâarrĂȘta comme un homme arrivĂ© au bord dâun gouffre quâil avait construit sans le savoir.
â Non.
Audrey regarda Leo. Il dormait, bouche entrouverte, ignorant que sa grand-mĂšre morte venait de parler pour lui aussi.
La lettre continuait.
âVictoria ne veut pas seulement de lâargent. Elle veut prouver que les femmes qui lui ont tendu la main finissent Ă genoux. Ne lui donnez pas ce plaisir. Si Audrey aime un homme un jour, ne lâempĂȘchez pas dâaimer. Restez seulement assez prĂšs pour quâelle puisse revenir sans honte.â
Cette fois, Audrey pleura.
Pas fort.
Les larmes coulÚrent simplement, lentes et chaudes, sur un visage trop fatigué.
Sa mĂšre avait compris.
Sa mĂšre avait mĂȘme prĂ©vu son erreur Ă elle: aimer un homme qui la mĂšnerait loin de son pĂšre, puis avoir honte de revenir.
Paul tomba Ă genoux prĂšs du lit.
â Je suis dĂ©solĂ©.
Audrey le regarda.
Il ne demandait pas pardon comme un homme qui veut ĂȘtre libĂ©rĂ©. Il le disait comme quelquâun qui vient enfin de trouver la piĂšce dans laquelle sa faute lâattendait.
â Tu aurais dĂ» la protĂ©ger, dit-elle.
â Oui.
â Tu aurais dĂ» me protĂ©ger.
â Oui.
â Tu aurais dĂ» lire avant de signer.
Il ferma les yeux.
â Oui.
Trois oui.
Aucun ne réparait.
Mais aucun ne fuyait.
La perquisition de la maison Carter rĂ©vĂ©la ensuite ce que Victoria avait prĂ©parĂ© pour Audrey: une valise dĂ©jĂ remplie de vĂȘtements âconfortablesâ, un dossier de consultation psychiatrique avec des zones laissĂ©es vides, une chambre pour Leo dont la serrure pouvait ĂȘtre activĂ©e depuis lâextĂ©rieur, et un formulaire de âsĂ©jour postnatal de reposâ Ă la maison du lac.
Audrey regarda les photos une par une.
La chambre de Leo était belle.
Trop belle.
Bleu pĂąle, mobiles en bois, peluches parfaitement alignĂ©es. Rien ne disait la tendresse. Tout disait lâinventaire.
â Elle voulait le prendre chez elle, murmura Audrey.
â Temporairement selon les documents, rĂ©pondit MaĂźtre Delcourt.
Audrey eut un petit rire sans joie.
â Temporairement comme lâenfant de Camille.
Olivia apporta un autre Ă©lĂ©ment trouvĂ© dans une poubelle de la buanderie Carter: les consignes mĂ©dicales originales dâAudrey, celles que Dominic avait tentĂ© de faire disparaĂźtre.
En bas de la page, au crayon, il avait écrit:
âNe pas laisser au dossier visible.â
Cette phrase fut plus dévastatrice pour lui que bien des cris.
Elle prouvait quâil savait.
Quâil avait vu les instructions.
Quâil avait choisi le trottoir.
Le lendemain matin, le juge signa une ordonnance de protection. Dominic nâavait plus le droit dâapprocher Audrey ni Leo. Victoria non plus. La fiducie dâĂlise fut gelĂ©e jusquâĂ clarification complĂšte. Paul fut retirĂ© temporairement du conseil de dĂ©cision, Ă sa propre demande.
â Pourquoi ? demanda Audrey.
â Parce que ta mĂšre avait raison. Je dois apprendre Ă ne plus ĂȘtre dangereux par nĂ©gligence.
Ce fut peut-ĂȘtre la premiĂšre dĂ©cision vraiment humble quâelle lui vit prendre.
Victoria, en revanche, ne fut pas arrĂȘtĂ©e tout de suite.
Son avocat prĂ©senta un certificat mĂ©dical parlant de âstress aiguâ, de âfragilitĂ© Ă©motionnelleâ et dâune hospitalisation volontaire.
Audrey lut le document deux fois.
â Elle utilise sur elle-mĂȘme les mots quâelle utilisait pour enfermer les autres.
Maßtre Delcourt répondit:
â Oui. Et câest pour cela que nous allons ĂȘtre trĂšs prĂ©cis.
La précision devint leur arme.
Chaque document fut datĂ©, copiĂ©, authentifiĂ©. Chaque vidĂ©o sauvegardĂ©e. Chaque tĂ©moin protĂ©gĂ©. Camille accepta de dĂ©poser. Raymond aussi, avec cette peur pitoyable qui lui collait Ă la peau. Olivia donna ses notes infirmiĂšres. Le directeur mĂ©dical de Saint Gabriel dut rĂ©pondre Ă des questions quâil aurait prĂ©fĂ©rĂ© ne jamais voir imprimĂ©es.
Puis le docteur Avery Cole rĂ©apparut dans lâhistoire.
Son nom figurait sur les anciennes ordonnances dâĂlise.
Sur les évaluations de Camille.
Et sur une recommandation préparée pour Audrey avant la naissance de Leo.
Il Ă©tait censĂ© ĂȘtre Ă la retraite, atteint de troubles cognitifs, selon un dossier fourni par Victoria.
Mais deux jours plus tard, une camĂ©ra de Floride le montra sortant dâune rĂ©sidence privĂ©e, droit, manteau sur le bras, accompagnĂ© dâune femme brune.
Victoria.
Audrey regarda lâimage.
Elle ne pensa pas Ă vengeance.
Elle pensa Ă sa mĂšre.
Ă Camille.
Ă Leo.
May you like
Puis elle dit:
â Trouvez-le avant quâelle lâaide Ă oublier pour de bon.