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Chapitre 07 - La fillette en robe jaune

Chapitre 07 - La fillette en robe jaune

Ryan arracha la feuille de la porte avec une violence contenue.

— Elle ne peut pas faire ça.

Eleanor aurait voulu lui rĂ©pondre que les gens font souvent exactement ce qu’on leur a permis de faire trop longtemps. Mais Lily Ă©tait peut-ĂȘtre dans une voiture, quelque part sur une autoroute, avec une femme qui confondait maternitĂ© et possession. Ce n’était pas le moment des vĂ©ritĂ©s lentes.

Maßtre Bellanger appela la police. Ryan appela les parents des amies invitées. Eleanor, elle, resta immobile sur le porche.

Elle observait les petits détails.

La tasse de cafĂ© de Madison Ă©tait encore sur la table du salon, visible Ă  travers la baie vitrĂ©e. Un talon de chaussure traĂźnait prĂšs du canapĂ©. Les ballons avaient Ă©tĂ© retirĂ©s Ă  la hĂąte, mais un ruban rose Ă©tait restĂ© accrochĂ© au buisson d’hortensias. Madison avait voulu faire croire Ă  un dĂ©part organisĂ©, mais la maison disait autre chose : la fuite avait Ă©tĂ© prĂ©cipitĂ©e.

— Mrs. Albright, murmura Eleanor.

La voisine apparut derriĂšre sa moustiquaire avant mĂȘme qu’on ait sonnĂ©. Elle avait dĂ©jĂ  son sac Ă  main, comme si elle attendait depuis des annĂ©es qu’on lui demande enfin d’aider ouvertement.

— J’ai vu la voiture, dit-elle. Une berline blanche. Madison conduisait. Lily pleurait à l’arriùre.

Ryan ferma les poings.

— Pourquoi vous n’avez pas appelĂ© ?

La vieille femme le regarda sans douceur.

— Parce que pendant sept ans, chaque fois que j’ai essayĂ© de dire quelque chose, votre femme m’a traitĂ©e de vieille curieuse et vous l’avez crue.

Ryan baissa la tĂȘte.

— Vous savez oĂč elles sont allĂ©es ? demanda Eleanor.

Mrs. Albright hésita.

— Lily a ouvert la vitre au feu rouge. Elle criait qu’elle voulait Augustin. Madison lui a dit qu’elle aurait bientĂŽt une nouvelle vie, sans « cette famille de menteurs ».

Eleanor sentit la clé du coffre dans sa poche et la médaille dans son sac. Elle pensa à Nora, à Thomas, aux lettres volées. Chaque secret avait fini par toucher Lily comme une main froide.

Le téléphone de Ryan sonna.

Un numéro inconnu.

Il décrocha, livide.

— Madison ?

La voix qui rĂ©pondit n’était pas celle de Madison.

— Monsieur Hayes ? Ici l’agent Porter, sĂ©curitĂ© aĂ©roportuaire. Une alerte vient d’ĂȘtre placĂ©e sur le passeport de votre fille. Une femme correspondant au signalement de votre Ă©pouse vient d’entrer au terminal international.

Ryan s’appuya contre la rampe.

— Elle est Ă  l’aĂ©roport.

Eleanor ne réfléchit pas. Elle descendit les marches.

— Alors on y va.

Dans la voiture, Atlanta dĂ©filait avec ses voies rapides, ses panneaux trop grands, ses ponts gris et ses rangĂ©es d’arbres qui semblaient retenir la chaleur. Ryan conduisait vite mais sans folie. Il avait les mains blanches sur le volant.

— Maman, dit-il aprĂšs plusieurs minutes. Si on la retrouve
 Lily va me dĂ©tester.

— Peut-ĂȘtre.

Il la regarda briùvement, surpris par l’absence de consolation.

— Je croyais que tu dirais non.

— Tu as laissĂ© quelqu’un lui mentir. Les enfants dĂ©testent parfois ceux qui arrivent trop tard avec la vĂ©ritĂ©.

Il avala sa salive.

— Et aprùs ?

Eleanor regarda ses mains ridées, posées sur son sac.

— AprĂšs, on reste. MĂȘme quand ils nous en veulent. Surtout quand ils nous en veulent.

Ce fut peut-ĂȘtre la premiĂšre leçon de mĂšre qu’il accepta sans discuter depuis son mariage.

À l’aĂ©roport, tout brillait trop : le sol, les vitrines, les dents des annonces publicitaires. Eleanor marcha vite malgrĂ© ses chaussures usĂ©es. Elle avait appris Ă  ne plus courir depuis que ses genoux la trahissaient, mais ce jour-lĂ , son corps retrouva une mĂ©moire ancienne, celle des mĂšres qui traversent des gares avec un enfant fiĂ©vreux dans les bras.

L’agent Porter les attendait prùs d’un comptoir d’enregistrement.

— Elles sont retenues dans une salle familiale. L’enfant est bouleversĂ©e, mais indemne.

Ryan ferma les yeux.

Eleanor posa une main sur son bras. Pas pour le pardonner. Pour l’empĂȘcher de tomber avant d’ĂȘtre utile.

DerriĂšre la vitre de la petite salle, Lily Ă©tait assise sur une chaise orange, les jambes pendantes, le visage rouge de larmes. Madison se tenait prĂšs d’elle, parlant Ă  deux agents avec de grands gestes indignĂ©s.

Quand Lily aperçut Eleanor, elle se leva si vite que la chaise recula.

— Mamie !

Le mot traversa la vitre.

Madison se retourna.

Son visage se transforma. Plus de sourire mondain. Plus de robe crĂšme impeccable. Seulement la panique nue d’une femme dont le rĂ©cit venait de se briser sous les nĂ©ons d’un aĂ©roport.

Ryan entra le premier.

— Lily.

La petite hésita.

Ce fut Eleanor qu’elle regarda.

— Tu as Augustin ?

Eleanor sortit le nounours de son sac.

Lily courut vers elle.

Madison cria :

— Ne la touchez pas ! Ce n’est pas votre famille !

Lily s’arrĂȘta net.

Toute la salle entendit.

Ryan se tourna lentement vers Madison.

— Alors dis-moi, Madison. De quelle famille est-elle ?

L’agent Porter posa un dossier sur la table.

— C’est justement le problùme, monsieur Hayes. Les documents de voyage ne correspondent pas au dossier d’adoption original.

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Eleanor serra Lily contre elle.

Et Madison, pour la premiùre fois, regarda l’enfant avec peur.

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