Chapitre 19 - Le dernier compte de Patricia

Chapitre 19 - Le dernier compte de Patricia
Le versement nâĂ©tait pas Ă©norme.
Câest ce dĂ©tail qui troubla Eleanor.
Les grandes trahisons, pensait-on, devaient porter des sommes obscĂšnes, des chiffres capables de faire tourner la tĂȘte. Mais le paiement dĂ©couvert sur le compte de Patricia Ă©tait presque modeste : quinze mille dollars. Le prix dâune voiture dâoccasion correcte, dâun semestre universitaire, de quelques mois de silence.
Daté du jour de la mort de Thomas.
â Pour quoi ? demanda Ryan.
MaĂźtre Bellanger posa le relevĂ© sur la table de la cuisine. La nuit avait avalĂ© le jardin. Seule la lampe au-dessus de lâĂ©vier Ă©clairait leurs visages.
â Câest ce que Madison devra expliquer.
Eleanor resta debout, les bras croisés.
â Non. Câest Patricia qui expliquera dâabord.
Patricia fut convoquĂ©e deux jours plus tard dans le cadre de lâenquĂȘte financiĂšre. Cette fois, son tailleur bleu ne suffit pas. Elle avait perdu lâassurance de celles qui savent avant tout le monde quelle porte ouvrira un domestique. Face aux relevĂ©s, aux lettres de Caleb, Ă la cassette de Thomas, elle choisit de sauver ce quâelle pouvait encore sauver : elle-mĂȘme.
Elle parla.
Pas par remords. Par calcul.
Thomas, dans ses derniĂšres semaines, avait voulu modifier une partie de ses instructions pour rĂ©vĂ©ler plus tĂŽt lâexistence du trust de Lily. Il avait appelĂ© Patricia, naĂŻvement, parce quâelle connaissait les circuits de Sterling Horizon. Patricia avait prĂ©venu Madison. Madison Ă©tait venue chez Thomas pendant quâEleanor faisait des courses. Elles ne lâavaient pas tuĂ©. Patricia insista lĂ -dessus avec une indignation froide.
Mais elles lâavaient Ă©puisĂ©, menacĂ© de salir Nora, de faire passer Eleanor pour sĂ©nile, de provoquer une bataille qui arracherait Lily Ă Ryan.
Thomas avait fait une crise cardiaque quelques heures plus tard.
â Elles nâont pas causĂ© mĂ©dicalement sa mort, dit Bellanger avec prudence. Mais elles ont exercĂ© une pression dĂ©terminante.
Eleanor Ă©couta sans sâasseoir.
Pendant des annĂ©es, elle avait imaginĂ© les derniĂšres heures de Thomas comme une pente naturelle : la maladie, la fatigue, le corps qui lĂąche. DĂ©couvrir quâil avait quittĂ© ce monde aprĂšs une visite de Madison et Patricia ne changeait peut-ĂȘtre rien au certificat de dĂ©cĂšs. Mais cela changeait la texture du deuil.
Ryan se mit Ă pleurer.
Cette fois, Eleanor ne le consola pas tout de suite.
Elle avait besoin dâĂȘtre veuve avant dâĂȘtre mĂšre.
Elle sortit marcher.
La ville Ă©tait humide aprĂšs la pluie. Les trottoirs luisaient sous les lampadaires. Devant une boulangerie de quartier encore Ă©clairĂ©e, un homme empilait des caisses vides. Lâodeur du pain du lendemain commençait dĂ©jĂ Ă naĂźtre derriĂšre la vitre. Eleanor sâarrĂȘta. Elle pensa Ă Thomas qui aimait tremper des tartines dans son cafĂ©, Ă ses chaussettes dĂ©pareillĂ©es, Ă sa façon de dire « ma Nell » quand il voulait ĂȘtre pardonnĂ© sans demander clairement pardon.
Elle lui en voulait.
Elle lâaimait.
Elle aurait voulu lui dire les deux en face.
Ă dĂ©faut, elle rentra et sortit la cassette. Elle ne lâĂ©couta pas. Elle la posa seulement sur la table, prĂšs du basilic.
â Tu aurais dĂ» me faire confiance de ton vivant, murmura-t-elle.
Le lendemain, Madison demanda Ă parler Ă Eleanor.
Ryan refusa dâabord. Nora aussi. MĂȘme MaĂźtre Bellanger conseilla la prudence. Mais Eleanor accepta, dans un bureau vitrĂ© du tribunal, avec tĂ©moins Ă proximitĂ©.
Madison arriva sans maquillage parfait. Cela ne la rendait pas plus sincĂšre, seulement plus humaine. Et câĂ©tait presque plus difficile Ă regarder.
â Je ne vais pas vous demander pardon, dit-elle.
â Tant mieux. Je nâaurais pas su quoi en faire.
Madison eut un rire faible.
â Vous me dĂ©testez.
â Certains jours.
â Et les autres ?
â Les autres, je pense Ă Lily.
Madison baissa les yeux.
Pour la premiĂšre fois, son visage ne cherchait pas un angle favorable.
â Je lâaime.
Eleanor répondit sans dureté :
â Je vous crois.
Madison releva la tĂȘte, surprise.
â Alors pourquoi tout ça ?
â Parce que votre amour lui demandait de ne jamais savoir qui elle Ă©tait. Ce nâest pas de lâamour assez grand.
La phrase resta entre elles.
Madison pleura. Des larmes silencieuses, presque humiliées. Eleanor ne se réjouit pas. Voir tomber une femme qui a fait du mal ne rend pas automatiquement le monde plus beau.
â Je parlerai contre Patricia, dit Madison. Et contre Sterling Horizon. Mais je veux que Lily sache un jour que je nâai pas tout inventĂ© par haine. Je voulais une famille.
â Alors dites-lui aussi que vous avez dĂ©truit celle des autres pour lâobtenir.
Madison ferma les yeux.
â Oui.
Ce oui ne réparait rien. Mais il avait cessé de fuir.
Les semaines suivantes, les procĂ©dures sâenchaĂźnĂšrent. Patricia fut inculpĂ©e pour fraude, intimidation de tĂ©moin et falsification. Sterling Horizon accepta un rĂšglement public autour du lac. Madison, dans le cadre dâun accord judiciaire, reconnut avoir falsifiĂ© des documents et empĂȘchĂ© Eleanor de voir Lily. Elle obtint la possibilitĂ© dâĂ©crire Ă lâenfant sous supervision, mais aucun droit de visite immĂ©diat.
Ryan et Nora établirent une garde progressive, accompagnée, centrée sur Lily. Eleanor devint officiellement tiers de confiance familial.
Le trust fut confirmé.
Le terrain du lac fut protégé.
La Maison dâAnnie ouvrit ses portes au printemps.
Le jour de lâinauguration, Eleanor coupa un ruban jaune, pas rose. Autour dâelle, des femmes arrivaient avec des valises, des enfants, des poussettes, des sacs trop lourds. Lily posa Augustin sur un fauteuil du salon commun pour la photo, puis le reprit aussitĂŽt.
â Il prĂȘte sa force, expliqua-t-elle, mais il rentre avec moi.
Tout le monde rit doucement.
Puis une voiture sâarrĂȘta devant la maison.
Madison en descendit, seule, tenant une enveloppe adressée à Lily.
Ryan se raidit. Nora aussi.
Eleanor regarda lâenfant.
Lily respira profondément.
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â Je veux lâentendre, dit-elle. Mais mamie reste Ă cĂŽtĂ© de moi.
Et cette fois, personne ne lui dit non.