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Chapitre 04 - Celle qui avait dĂ©posĂ© l’enfant

Chapitre 04 - Celle qui avait dĂ©posĂ© l’enfant

On fit entrer Lily dans la cuisine, loin du porche, avec une part de gñteau qu’elle ne toucha pas. Eleanor aurait voulu l’accompagner, mais Madison refusa d’un geste sec.

— Elle reste avec moi.

Ryan, cette fois, ne lui donna pas raison.

— Non. Elle reste avec moi.

La phrase Ă©tait maladroite, tardive, mais elle avait le mĂ©rite d’exister. Madison le regarda comme si elle dĂ©couvrait chez son mari un dĂ©faut de fabrication.

La cuisine sentait la vanille, le sucre chaud et les fleurs coupĂ©es. Eleanor resta prĂšs de la fenĂȘtre ouverte. Elle voyait encore le porche, le nounours posĂ© sur une chaise, la clĂ© cachĂ©e dans sa poche. La maison, avec ses moulures impeccables et son Ăźlot de marbre, semblait soudain trop dĂ©corĂ©e pour contenir la vĂ©ritĂ©.

Mrs. Albright s’assit en face de Ryan. Elle posa ses deux mains sur son sac à main.

— C’était un soir de pluie, commença-t-elle. Lily devait avoir quelques semaines. Je ne savais pas encore son prĂ©nom. J’ai vu une voiture s’arrĂȘter devant chez vous. Une jeune femme est descendue avec un couffin. Elle avait l’air
 comment dire
 pas pauvre exactement, mais Ă©puisĂ©e. Comme quelqu’un qui a portĂ© trop longtemps une dĂ©cision qui ne lui appartenait plus.

Madison croisa les bras.

— Une voisine qui espionne par la fenĂȘtre. Quelle preuve admirable.

— Je n’espionnais pas. J’arrosais mes orchidĂ©es.

— À dix heures du soir ?

— En Ă©tĂ©, oui. Elles souffraient de la chaleur.

Eleanor aurait presque souri si la scĂšne n’avait pas Ă©tĂ© si grave. Les femmes de l’ñge de Mrs. Albright avaient souvent cette maniĂšre de cacher le courage sous des dĂ©tails domestiques. Une orchidĂ©e, une bassine, une tarte au citron. Et derriĂšre, toute une vie d’observation.

Ryan demanda :

— Qu’a fait cette femme ?

— Elle a sonnĂ©. Madison a ouvert. Elles se sont disputĂ©es. Je n’ai pas entendu tout. Mais j’ai entendu une phrase.

La voisine fixa Madison.

— « Tu as promis qu’il ne saurait jamais. »

La cuisine devint muette.

Lily regardait son pÚre. Ses yeux passaient de bouche en bouche, comme les enfants qui ne comprennent pas les mots mais reconnaissent déjà les mensonges.

Madison posa une main sur le dossier d’une chaise.

— C’était ma sƓur.

Ryan tourna la tĂȘte.

— Ta sƓur ? Tu m’as dit que tu Ă©tais fille unique.

— Demi-sƓur. On ne se voyait plus.

— Et elle a dĂ©posĂ© Lily ici ?

Madison inspira.

Un bon mensonge demande du rythme. Eleanor avait appris cela avec les années. Les mensonges de Madison étaient souvent trop parfaits, polis comme ses ongles. Mais ce jour-là, quelque chose se fissurait dans le vernis.

— Elle Ă©tait instable, dit Madison. Elle ne pouvait pas s’occuper d’un bĂ©bĂ©. J’ai protĂ©gĂ© Lily.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ?

— Parce que tu voulais tellement ĂȘtre pĂšre.

Ryan resta figé.

Lily baissa les yeux sur son assiette.

Eleanor sentit en elle une colĂšre lente, presque froide. Non la colĂšre bruyante des humiliations du porche, mais celle que connaissent les mĂšres et les grand-mĂšres quand un enfant est utilisĂ© comme argument dans une bataille d’adultes.

— Comment s’appelait-elle ? demanda Eleanor.

Madison ne répondit pas.

MaĂźtre Bellanger ouvrit son carnet.

— Dans les papiers que j’ai consultĂ©s avant de venir, il est question d’une Nora Whitcomb.

À ce nom, Madison perdit toute couleur.

Ryan se leva.

— Nora ? C’est la femme qui travaillait pour ma fondation, avant notre mariage.

Eleanor regarda son fils.

— Tu la connaissais ?

— Oui. TrĂšs peu. Elle a disparu. Madison m’a dit qu’elle avait volĂ© de l’argent.

— Elle n’a rien volĂ©, dit Mrs. Albright.

Tout le monde la regarda.

La vieille voisine ouvrit son sac et en sortit une photo. Elle Ă©tait pliĂ©e, un peu abĂźmĂ©e aux coins. On y voyait une jeune femme brune, trĂšs mince, tenant un bĂ©bĂ© enveloppĂ© dans une couverture jaune. À cĂŽtĂ© d’elle, sur le perron de la maison, Madison souriait. Pas un sourire de sƓur soulagĂ©e. Un sourire de propriĂ©taire.

DerriĂšre elles, flou mais reconnaissable, Ryan apparaissait Ă  travers la vitre du salon. Il regardait ailleurs, tĂ©lĂ©phone Ă  l’oreille.

— Je l’ai gardĂ©e, dit Mrs. Albright, parce que quelque chose, ce soir-lĂ , ne m’a pas plu.

Ryan prit la photo comme si elle brûlait.

Lily se pencha.

— C’est moi ?

Madison tendit la main.

— Donne ça.

Ryan recula.

— Non.

Un mot encore. Plus ferme que le précédent.

Eleanor regarda la photo. Elle remarqua alors un dĂ©tail que personne ne semblait voir : autour du cou de Nora pendait une petite mĂ©daille en forme de clĂ©. La mĂȘme forme que celle tombĂ©e de l’oreille d’Augustin.

Elle porta la main Ă  sa poche.

— Maütre Bellanger, dit-elle, Harrington & Lowe est ouvert le samedi ?

— Sur rendez-vous.

— Prenez-le.

Madison éclata :

— Vous n’avez pas le droit de fouiller dans ma vie.

Eleanor la regarda longtemps.

— Tu as fouillĂ© dans la mienne pendant sept ans.

Le tĂ©lĂ©phone de Ryan vibra sur l’ülot. Il lut l’écran, fronça les sourcils.

— C’est un numĂ©ro inconnu.

Il activa le haut-parleur.

Une voix de femme, faible, presque avalée par des parasites, emplit la cuisine.

— Si Eleanor est là
 dites-lui que Thomas m’avait promis de protĂ©ger Lily.

Lily laissa tomber sa fourchette.

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La voix ajouta, dans un souffle :

— Madison sait oĂč je suis.

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