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Chapitre 10 - Le nom Ross

Chapitre 10 - Le nom Ross

Caleb Ross s’appelait en réalité Caleb Ross Sterling.

Le nom ne disait rien à Ryan. Il disait tout à Maître Bellanger.

— Sterling Horizon, expliqua l’avocat, possède une partie des terrains autour du lac où votre père voulait ouvrir sa fondation. Thomas avait un litige avec eux avant sa mort.

Eleanor se souvint alors d’une période étrange, l’hiver précédant le décès de Thomas. Il recevait des appels qu’il coupait quand elle entrait dans la pièce. Il passait des soirées à la table de la cuisine avec des plans, des reçus, des lettres officielles. Quand elle lui demandait s’il avait des ennuis, il répondait : « Seulement avec des gens qui pensent que les vieux signent sans lire. »

Elle avait cru à une querelle de voisinage.

— Caleb était héritier ? demanda-t-elle.

— Petit héritier, mais héritier quand même, dit Bellanger. Sa part devait revenir à son enfant si son décès était reconnu avant la naissance.

Ryan comprit avant qu’on ne l’explique.

— Lily.

Nora baissa la tête.

— Madison l’a su avant moi. Caleb lui avait parlé de ses droits. Elle m’a dit que tout cela attirerait des avocats, des journalistes, des gens puissants. Elle disait qu’elle protégerait Lily en cachant son existence.

— En la mettant dans ta maison, dit Eleanor.

Nora hocha la tête.

— Dans une belle maison. Avec un nom respectable. Avec un père qui l’aimerait sans poser trop de questions.

Ryan reçut cette phrase sans protester. C’était déjà un progrès. Avant, il aurait défendu l’image. Maintenant, il commençait à regarder le mécanisme.

La lettre de Caleb fut ouverte dans le bureau de Maître Bellanger, non au commissariat. Eleanor insista. Il y avait des vérités qui ne devaient pas naître sur une table métallique, sous un néon.

Ils s’assirent tous les trois autour d’un vieux bureau. Nora resta près de la fenêtre, comme si la lumière extérieure pouvait lui servir de témoin.

La lettre était courte.

« Si ma fille naît sans moi, dites-lui que je l’ai attendue. Dites-lui que je n’avais pas grand-chose, sauf un nom dont certains veulent se débarrasser et un terrain près du lac que je voulais transformer en lieu pour enfants cabossés. Madison pense que l’argent donne une place. Je crois que c’est l’amour qui en donne une. Thomas Hayes m’a promis qu’il veillerait sur Nora si je n’y arrivais pas. Je lui confie la clé. »

Eleanor lut la dernière phrase deux fois.

— Quelle clé ?

Maître Bellanger regarda la médaille de Nora, puis celle du coffre.

— Peut-être pas une clé physique. Un accès légal.

Il fit quelques recherches. Les minutes passèrent, épaisses. Ryan se leva, se rassit, se leva encore. Eleanor pensa à son petit garçon incapable d’attendre Noël sans ouvrir un coin de papier cadeau.

Finalement, l’avocat tourna l’écran.

— Il existe un trust au nom d’Élise Ross Sterling. Créé par Caleb, complété par Thomas. Dormant jusqu’aux huit ans de l’enfant ou jusqu’à révélation judiciaire de sa filiation.

Nora porta une main à sa bouche.

— Lily a un trust ?

— Pas seulement un trust, dit Bellanger. Une part de terrain, des actions, et un droit de regard sur un projet immobilier que Sterling Horizon essaie de lancer depuis trois ans.

Eleanor comprit.

— Madison ne voulait pas fuir avec Lily seulement pour l’éloigner de nous.

— Non, dit l’avocat. Elle voulait probablement contrôler ses droits avant que quelqu’un ne découvre qu’ils existaient.

Ryan se laissa tomber dans le fauteuil.

— J’ai vécu dans une maison qui appartenait à ma mère, avec une fille dont j’ignorais l’histoire, marié à une femme qui utilisait tout le monde.

Eleanor aurait pu dire oui. Elle ne le fit pas.

Elle posa la lettre de Caleb sur le bureau.

— La question n’est plus ce que tu ignorais, Ryan. C’est ce que tu vas faire maintenant que tu sais.

Il leva les yeux vers elle.

— Je veux protéger Lily.

— Alors commence par ne pas décider à sa place qui elle doit aimer.

Nora pleura sans bruit.

— Je ne veux pas la prendre. Je veux juste qu’elle sache que je ne l’ai pas jetée.

Eleanor pensa au nounours dans la poubelle. Tout revenait là. L’enfant, la mère, la grand-mère, les lettres, les noms. Madison avait jeté ce qui lui rappelait qu’une famille ne se fabrique pas avec des ciseaux.

Le téléphone de Bellanger vibra.

Il lut le message, son visage se fermant.

— Madison vient de déposer une plainte contre Eleanor pour enlèvement moral et manipulation d’enfant.

Ryan se leva d’un bond.

— Quoi ?

Bellanger continua :

— Et elle demande une expertise psychiatrique de votre mère.

Eleanor resta très droite.

C’était donc cela, le dernier refuge de Madison : faire passer la vieille femme blessée pour folle, la grand-mère humiliée pour dangereuse.

Elle prit Augustin sur ses genoux.

— Thomas avait prévu ça aussi ?

Maître Bellanger regarda le coffre vide.

— Peut-être. Il reste la cassette.

Personne ne parla.

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Puis Eleanor dit :

— Alors écoutons les morts avant que les vivants ne réécrivent tout.

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