Chapitre 18 - La dernière visite

Chapitre 18 - La dernière visite
Ils retournèrent à la grande maison un samedi matin.
Le refuge n’avait pas encore commencé les travaux. Les pièces étaient vides, presque nues. Les rideaux de Madison avaient été retirés, les tableaux décrochés, les meubles vendus ou stockés. Sans décoration, la maison paraissait plus petite, moins certaine d’elle-même. Comme une femme qui aurait enfin enlevé son maquillage après une longue soirée.
Lily entra en tenant la main d’Eleanor.
Ryan marchait derrière elles. Nora était venue aussi, à la demande de Lily, mais elle restait près de la porte. Mrs. Albright avait préparé un panier de muffins « au cas où les souvenirs donneraient faim », ce qui était sa façon de bénir les choses difficiles.
— C’était ici mon anniversaire, dit Lily.
— Oui.
Elle regarda le porche.
La poubelle n’était plus là.
— Je croyais que les maisons décidaient qui pouvait entrer.
Eleanor s’accroupit lentement.
— Non, mon cœur. Ce sont les gens. Et parfois les gens se trompent.
— La maison, elle était méchante ?
— Non. Elle était pleine de gens qui avaient peur de perdre quelque chose.
Lily réfléchit.
— Madison avait peur de perdre quoi ?
Ryan répondit, la voix basse :
— Le contrôle.
Nora ajouta :
— Et peut-être l’idée qu’elle se faisait d’elle-même.
Lily entra dans le salon vide. Ses pas résonnèrent. Elle toucha le mur où autrefois une immense photo de famille était accrochée. Eleanor se souvenait de cette photo : Madison au centre, Ryan debout derrière elle, Lily sur ses genoux, tous vêtus de blanc. Pas de Thomas. Pas d’Eleanor. Pas de passé.
— Où vont dormir les autres enfants ? demanda Lily.
— Ici, peut-être. Ou là-haut.
— Ils auront des nounours ?
Eleanor sourit.
— S’ils veulent.
Lily serra Augustin.
— Pas lui. Lui, il reste avec moi.
— Bien sûr.
Dans la cuisine, Ryan s’arrêta devant l’îlot où Madison avait autrefois organisé ses brunchs parfaits. Il posa la main sur le marbre.
— J’ai laissé beaucoup de choses se passer ici.
Eleanor le regarda.
— Oui.
Il attendait peut-être une phrase qui adoucisse. Elle ne vint pas. Mais elle ne partit pas non plus.
— Je suis désolé, maman.
Il l’avait déjà dit. Plusieurs fois. Cette fois, la maison vide donna à la phrase une autre profondeur. Elle ne cherchait plus à fermer la blessure. Elle s’asseyait à côté.
— Je sais, dit Eleanor.
— Tu ne peux pas encore me pardonner.
— Je te pardonne par endroits.
Il eut les yeux humides.
— Par endroits ?
— Oui. Il y a des parties de moi qui se souviennent encore trop bien du porche.
Ryan acquiesça.
— Je peux attendre.
— Alors tu commences à comprendre.
Dans le jardin, Lily demanda à Nora de lui parler de Caleb. Pas longtemps. Juste une histoire.
Nora raconta qu’il avait une fois construit une cabane de travers et prétendu que c’était volontaire parce que « les maisons droites manquent d’humour ». Lily rit. Ryan aussi, malgré lui. Eleanor observa cette scène depuis la porte : trois adultes, un enfant, un mort qui reprenait doucement sa place sans voler celle des vivants.
Avant de partir, Lily demanda à monter dans son ancienne chambre.
La pièce était vide sauf pour un autocollant d’étoile oublié sur la plinthe. Lily le décolla avec précaution et le colla sur la poitrine d’Augustin.
— Comme ça, il se souviendra.
Eleanor sentit sa gorge se serrer.
Les enfants ont parfois des rituels que les adultes devraient étudier au lieu de les interrompre.
Sur le palier, Ryan reçut un appel de son avocat. Il écouta, puis se tourna vers eux.
— Madison accepte une médiation judiciaire. Elle reconnaît certaines falsifications, mais elle dit qu’elle ne parlera de Patricia que si on réduit les charges contre elle.
Nora se crispa.
Eleanor sentit la vieille colère revenir, mais elle ne la laissa pas conduire.
— Elle parlera, dit-elle.
— Comment peux-tu en être sûre ?
Eleanor regarda la maison vide.
— Parce que les gens qui utilisent les autres finissent toujours par découvrir qu’ils sont eux-mêmes utilisables.
En descendant, elle s’arrêta sur le porche.
Elle revit la scène : Madison, le nounours jeté, Ryan détournant les yeux, Lily derrière la porte. Elle posa sa main sur la rampe.
— Au revoir, dit-elle à la maison.
Lily l’entendit.
— Tu lui parles ?
— Oui.
— Elle répond ?
Eleanor sourit.
— Elle va répondre autrement. Avec des enfants qui riront dedans.
Ce soir-là, dans la petite maison près du parc, Lily demanda si elle pouvait inviter Nora à son prochain anniversaire. Puis Mrs. Albright. Puis Jonah. Puis, après un long silence, elle demanda si Ryan pouvait venir aussi « mais pas décider du gâteau ».
Ryan accepta cette condition avec gravité.
Tout semblait enfin respirer.
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Jusqu’à ce que Maître Bellanger appelle à vingt-deux heures.
— Eleanor, dit-il, nous avons reçu la liste des comptes de Patricia. Il y a un versement que vous devez voir. Il vient de Madison… mais il est daté du jour de la mort de Thomas.