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Chapitre 16 - Deux prénoms pour une enfant

Chapitre 16 - Deux prénoms pour une enfant

Ils organisùrent la rencontre dans le parc prùs de la petite maison d’Eleanor.

Pas dans un bureau. Pas dans un salon oĂč chaque objet aurait appartenu Ă  l’un ou Ă  l’autre. Dehors, sous les arbres, avec des bancs, des canards et des enfants qui criaient autour d’une aire de jeux. La vie ordinaire devait entourer cette vĂ©ritĂ©, pour qu’elle n’écrase pas Lily.

Nora arriva la premiĂšre.

Elle portait une robe bleue simple et tenait un petit carnet contre elle. Eleanor la vit respirer trop vite.

— Tu n’es pas obligĂ©e d’ĂȘtre parfaite, dit-elle.

Nora eut un sourire tremblant.

— J’ai peur d’ĂȘtre trop peu.

— Les enfants ne mesurent pas l’amour en performances.

— Les adultes, si.

Eleanor pensa Ă  Madison, Ă  Patricia, Ă  toutes les maisons oĂč l’on confondait prĂ©sentation et affection.

Lily arriva avec Ryan. Elle tenait Augustin d’une main et la main de son pùre de l’autre. Ryan marchait lentement, à son rythme. Il avait enfin appris à ne pas tirer un enfant vers le moment qu’un adulte attend.

Quand Lily vit Nora, elle s’arrĂȘta.

Nora s’accroupit aussitît, sans approcher.

— Bonjour, Lily.

La petite fronça les sourcils.

— Tu peux dire Élise aussi.

Nora porta une main Ă  sa bouche.

— Bonjour, Élise.

Ce fut tout.

Un prĂ©nom posĂ© dans l’air, sans exigence.

Lily regarda ses chaussures.

— Pourquoi tu ne m’as pas gardĂ©e ?

Ryan ferma les yeux. Eleanor sentit son propre cƓur se serrer. Il n’y avait pas de belle rĂ©ponse Ă  cette question. Seulement des rĂ©ponses honnĂȘtes, et elles font souvent mal.

Nora parla doucement.

— Parce que j’avais peur. Parce que des adultes plus riches et plus forts que moi m’ont fait croire que t’aimer signifiait te laisser partir. Parce que je n’ai pas su me battre comme j’aurais dĂ».

— Madison dit que tu Ă©tais mauvaise.

— J’ai Ă©tĂ© malade. Perdue. TrĂšs triste. Mais je n’ai jamais Ă©tĂ© mauvaise avec toi.

Lily leva les yeux.

— Tu pensais à moi ?

Nora ouvrit le carnet.

À l’intĂ©rieur, des dates. Des dessins maladroits. Une mĂšche de laine jaune. Des mots Ă©crits annĂ©e aprĂšs annĂ©e.

— Tous les jours. Parfois mal. Parfois en pleurant. Mais tous les jours.

Lily ne courut pas dans ses bras. La vie n’est pas un film facile. Elle resta debout, à trois pas, serrant Augustin. Puis elle demanda :

— Tu connais mon papa Caleb ?

Nora sourit Ă  travers ses larmes.

— Oui. Il chantait faux. Il mettait trop de moutarde dans ses sandwichs. Il voulait t’apprendre Ă  rĂ©parer les choses avant de les remplacer.

Lily regarda le nounours.

— Comme mamie.

— Oui. Comme ta mamie.

Eleanor tourna la tĂȘte vers les arbres. Il y avait des larmes qu’elle ne voulait pas faire peser sur l’enfant.

Ryan resta un peu Ă  l’écart. Il observait cette rencontre qui le dĂ©plaçait sans l’effacer. Eleanor savait qu’il souffrait. Il avait peur de perdre sa place. Mais l’amour adulte commence souvent quand on accepte que l’enfant ne soit pas obligĂ© de rassurer les grands.

AprĂšs vingt minutes, Lily demanda si Nora pouvait marcher avec elle jusqu’au bassin des canards. Nora regarda Ryan. Ryan regarda Eleanor. Eleanor rĂ©pondit d’un lĂ©ger signe.

— Va, dit-il à Lily.

La petite prit la main de Nora.

Une main nouvelle. Pas encore familiÚre. Mais acceptée pour quelques mÚtres.

Ryan s’assit sur le banc Ă  cĂŽtĂ© d’Eleanor.

— Ça fait mal, dit-il.

— Oui.

— Je suis jaloux.

— C’est humain.

— C’est moche.

— C’est à toi d’en faire quelque chose de propre.

Il eut un rire triste.

— Tu as toujours des phrases qui coupent.

— Avant, je les avalais.

Il baissa la tĂȘte.

— Je sais.

Un long silence s’installa. Pas vide. Plein de tout ce qui n’était pas encore rĂ©parĂ©.

— Maman, dit Ryan, quand le juge dĂ©cidera
 si Lily veut vivre parfois avec Nora, parfois avec moi, parfois venir chez toi


— Alors on fera une grande table avec plusieurs chaises.

— Et Madison ?

Eleanor regarda Lily au bord du bassin. L’enfant riait parce qu’un canard avait Ă©claboussĂ© Nora.

— Madison devra d’abord apprendre que l’amour n’est pas un droit qu’on rĂ©clame aprĂšs l’avoir utilisĂ© comme une cage.

Le téléphone de Ryan sonna.

Son avocat.

Il écouta, se leva lentement.

— Sterling Horizon propose un accord.

Eleanor ne fut pas surprise.

— Quel genre ?

Ryan la regarda, stupéfait.

— Ils abandonnent la contestation du trust si nous signons une clause de silence sur Patricia et Madison.

Au bord du bassin, Lily riait encore.

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Eleanor sut alors que la vraie bataille ne serait pas l’argent.

Ce serait le prix du silence.

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