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Chapitre 09 - Le pĂšre qui avait choisi

Chapter 09 - Chapitre 09 - Le pĂšre qui avait choisi

Pendant une heure, Madeline ne parla pas.

Les autres crurent d’abord qu’elle Ă©tait sous le choc. C’était vrai, mais incomplet. Le choc, c’est le moment oĂč une vitre se brise. Ce qui venait ensuite Ă©tait plus lent : les Ă©clats qui tombent Ă  l’intĂ©rieur, les piĂšces que l’on reconnaĂźt dans le dĂ©sordre, la douleur de comprendre que l’on a marchĂ© pieds nus toute sa vie sur une histoire incomplĂšte.

Auguste n’était pas son pĂšre biologique.

La phrase avait la brutalité des mauvaises nouvelles, mais pas leur vérité entiÚre.

Parce qu’Auguste avait Ă©tĂ© son pĂšre dans tous les gestes qui comptent. Il avait appris la patience Ă  ses mains. Il avait mis des livres dans sa chambre et des clĂ©mentines dans ses poches. Il avait fermĂ© les rideaux quand Colette souffrait trop de la lumiĂšre. Il avait assistĂ© aux rĂ©unions d’école, rĂ©parĂ© son vĂ©lo, attendu sous la pluie Ă  la sortie du conservatoire oĂč elle avait abandonnĂ© le piano aprĂšs six mois.

Un pùre n’est pas toujours celui qui inscrit son nom sur la biologie.

Parfois, c’est celui qui reste quand le nom devient dangereux.

Harper revint Ă  l’hĂŽpital avec les copies sous scellĂ©. Elle avait le visage fatiguĂ© des femmes qui ont passĂ© la journĂ©e Ă  ouvrir des boĂźtes que d’autres auraient prĂ©fĂ©rĂ© enterrer.

— Le nom est partiellement effacĂ©, dit-elle. Mais les initiales correspondent Ă  Victor-Antoine Vance.

— Le pùre de Julian.

— Oui.

Madeline regarda la vitre. Julian n’était plus lĂ . La police l’avait Ă©loignĂ© du service aprĂšs un nouvel Ă©clat. Eleanor, en revanche, se tenait dans une salle d’attente voisine, sous surveillance. Elle ne jouait plus la faiblesse. Elle attendait.

Comme une femme qui connaĂźt encore une arme.

— Donc Julian serait


Harper leva la main.

— Nous ne savons rien avec certitude. Victor-Antoine Vance a eu plusieurs affaires avant son mariage avec Eleanor. Votre mĂšre a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© sous pression. Ou l’acte a pu ĂȘtre falsifiĂ© pour la faire chanter. Il faut vĂ©rifier.

Madeline eut un rire triste.

— C’est Ă©trange. Une heure plus tĂŽt, je croyais dĂ©couvrir pourquoi mon mari voulait mon argent. Maintenant, je dois dĂ©couvrir si mon mari est peut-ĂȘtre mon demi-frĂšre.

Samira, prĂšs de la fenĂȘtre, posa une main sur son cƓur.

— Mon Dieu.

— Ne vous inquiĂ©tez pas, dit Madeline d’une voix sĂšche. Dans cette famille, mĂȘme Dieu demanderait un avocat avant d’entrer.

Ce fut la premiĂšre fois que Harper sourit depuis le matin.

Le docteur Perrin passa vĂ©rifier la douleur. Elle rĂ©pondit par rĂ©flexe, puis l’arrĂȘta au moment oĂč il sortait.

— Docteur, si je demande un test ADN, combien de temps ?

Il comprit sans poser de question.

— En urgence judiciaire, quelques jours. Mais il faudra consentement ou ordonnance.

— Julian refusera.

— Alors demandez l’ordonnance.

Madeline hocha la tĂȘte.

Dans un autre monde, une femme aurait peut-ĂȘtre gardĂ© ce secret pour elle, par honte, par peur du scandale, par loyautĂ© envers un mariage dĂ©jĂ  mort. Mais Madeline avait passĂ© trop d’annĂ©es Ă  protĂ©ger des apparences qui la dĂ©voraient.

Le soir tomba sur l’hĂŽpital. Les couloirs prirent cette odeur de soupe tiĂšde, de cafĂ© de distributeur et de fatigue humaine que connaissent toutes les femmes qui ont veillĂ© un proche. Samira lui apporta une compote, un yaourt, puis, presque clandestinement, un petit pain au lait achetĂ© dans une boulangerie du quartier.

— Il n’est pas aussi bon que les vîtres.

Madeline le prit avec une reconnaissance disproportionnée.

— Ce soir, il est parfait.

Elle en mangea une bouchĂ©e. Le sucre, le beurre, la mie un peu sĂšche. Elle pensa aux clientes ĂągĂ©es qui venaient parfois dans sa boutique simplement pour parler Ă  quelqu’un. À Madame Klein, qui achetait une baguette tradition tous les matins alors qu’elle vivait seule et n’en mangeait jamais plus de la moitiĂ©. Aux femmes qui tiennent debout des maisons entiĂšres et qu’on remercie en leur demandant encore une tasse.

Elle pensa qu’Eleanor devait avoir Ă©tĂ© l’une d’elles, autrefois peut-ĂȘtre. Une femme humiliĂ©e, affamĂ©e de respect, qui avait choisi de devenir le couteau au lieu de guĂ©rir la plaie.

Cela n’excusait rien.

Mais cela expliquait la précision de sa cruauté.

À vingt et une heures, Harper reçut un appel de son bureau. Elle mit le haut-parleur.

— Nous avons rĂ©cupĂ©rĂ© la sauvegarde de la camĂ©ra extĂ©rieure de la boulangerie, dit son assistant. L’image n’est pas complĂšte, mais on voit quelqu’un entrer dans la ruelle Ă  5 h 12, deux heures avant la chute de madame Brooks.

— Julian ? demanda Harper.

— Non.

Madeline sentit son corps se raidir.

— Eleanor ?

— Non plus.

Un silence.

— C’est une femme plus jeune. Brune. Manteau camel. Elle tient une petite bouteille à la main.

Livia.

Le prénom ne fut pas prononcé, mais il passa dans la chambre comme une ombre.

Harper ferma les yeux une seconde.

— Envoyez-moi l’image.

Quelques instants plus tard, la photo apparut.

Ce n’était pas Livia.

Madeline reconnut pourtant ce visage.

Elle l’avait vu sur une photo ancienne, dans la pochette rouge.

C’était la femme qui se tenait derriĂšre Colette, devant la boulangerie Aux BlĂ©s d’Or.

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La femme que personne n’avait nommĂ©e.

Et qui, vingt-sept ans plus tard, venait d’entrer dans la ruelle de Madeline avec une bouteille à la main.

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