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Chapitre 07 - La sacristie de la mairie

Chapter 07 - Chapitre 07 - La sacristie de la mairie

Madeline n’avait pas beaucoup de souvenirs nets de son mariage.

Elle se rappelait la lumiĂšre de juin sur les marches de la mairie du seiziĂšme, un bouquet de pivoines blanches trop lourd dans ses mains, le parfum boisĂ© de Julian quand il s’était penchĂ© vers elle pour lui dire qu’elle Ă©tait magnifique. Elle se souvenait d’Eleanor, en soie pĂąle, embrassant l’air prĂšs de sa joue. Des invitĂ©s qui admiraient la simplicitĂ© de la mariĂ©e comme on complimente un meuble ancien.

Elle ne se souvenait pas de la sacristie.

Elle ne savait mĂȘme pas qu’il y en avait une dans cette mairie-lĂ , une petite piĂšce latĂ©rale oĂč les registres dormaient derriĂšre des portes vernies.

La photo tombĂ©e de l’enveloppe venait d’arracher un rideau.

Julian y Ă©tait plus jeune de trois ans, le visage tendu mais beau, cette beautĂ© facile des hommes qui savent qu’on leur pardonnera d’abord. Eleanor lui tenait l’avant-bras. On ne voyait pas toute sa bouche, seulement la ligne dure de son profil.

Au dos : « DĂšs qu’elle signe, elle ne sort plus. »

La phrase n’était pas de la main d’Auguste.

Elle était de Livia.

Harper demanda qu’on apporte l’enveloppe sans contaminer les preuves. Le policier fit ce qu’il fallait. Dans le couloir, Julian avait cessĂ© de parler. C’était plus inquiĂ©tant que ses cris.

Livia fut conduite dans une petite salle voisine. Avant de disparaĂźtre, elle tourna la tĂȘte vers la chambre de Madeline. Leurs regards se croisĂšrent Ă  travers la vitre.

Madeline s’attendait à y lire de la honte.

Elle y vit de la peur, oui, mais aussi quelque chose de plus Ă©trange : une supplique. Non pas « pardonne-moi ». PlutĂŽt « crois-moi avant qu’ils m’effacent aussi ».

Harper revint avec l’enveloppe placĂ©e dans une pochette transparente.

— Elle affirme avoir pris cette photo par hasard, dit-elle. Elle Ă©tait Ă  la mairie ce jour-lĂ .

— Pourquoi ?

— Parce que Julian lui avait demandĂ© de venir aprĂšs la cĂ©rĂ©monie.

Madeline eut un rire muet.

Bien sûr.

Le mariage d’un cĂŽtĂ©. La maĂźtresse dans l’ombre. La mĂšre au milieu, tenant les ficelles avec des gants blancs.

— Et elle est restĂ©e ? demanda Samira, incrĂ©dule.

Madeline secoua la tĂȘte.

— On reste parfois trĂšs longtemps dans une histoire simplement parce qu’on a trop honte d’en sortir sans preuve qu’on n’était pas folle.

Personne ne répondit.

Harper brancha le premier enregistrement fourni par Livia. La qualitĂ© Ă©tait meilleure que celle du fichier d’Auguste. On entendait la voix de Julian, basse, pressĂ©e.

— Elle signera. Elle veut qu’on soit une famille.

Puis Eleanor :

— Les femmes qui ont manquĂ© de mĂšre veulent toujours en gagner une. Sois patient.

Madeline sentit son estomac se fermer.

Eleanor avait utilisĂ© Colette mĂȘme aprĂšs sa mort. Elle avait vu la faille, l’absence, cette petite piĂšce vide que Madeline portait depuis ses seize ans, et elle y avait installĂ© un piĂšge.

Julian répondit :

— Et si elle refuse ?

Un silence.

Puis Eleanor, trĂšs calme :

— Alors nous ferons comme avec sa mĂšre. Nous la fatiguerons jusqu’à ce qu’elle prĂ©fĂšre cĂ©der plutĂŽt que lutter.

Le docteur Perrin, qui n’était pas censĂ© Ă©couter, pĂąlit.

Madeline, elle, ne bougea pas.

La colĂšre vĂ©ritable ne ressemble pas toujours au feu. Parfois, elle devient une piĂšce trĂšs froide oĂč chaque objet trouve enfin sa place.

— Comme avec sa mĂšre, rĂ©pĂ©ta Harper.

Elle nota la phrase.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait à ma mùre ? demanda Madeline.

Personne ne put répondre.

Pas encore.

La suite de l’enregistrement contenait des dĂ©tails financiers : les garanties, les parts, les transferts, les sociĂ©tĂ©s Ă©crans. Mais Madeline n’entendait qu’une chose. Comme avec sa mĂšre. Les mots tournaient dans sa tĂȘte avec l’odeur de cafĂ© froid et de mĂ©dicaments.

Samira posa une main sur la barre du lit.

— Respirez.

Madeline obĂ©it. Une inspiration, une expiration. Les femmes apprennent Ă  respirer dans les piĂšces oĂč personne ne leur laisse d’air.

Harper referma l’ordinateur.

— Il faut dĂ©poser plainte au pĂ©nal. HarcĂšlement, escroquerie, abus de faiblesse tentĂ©, intrusion, peut-ĂȘtre violences volontaires si l’accident est confirmĂ©.

— Et pour ma mùre ?

Harper ne mentit pas.

— Il faudra rouvrir des choses anciennes. Ce sera long.

— Long ne me fait plus peur.

Dans le couloir, Eleanor avait demandé à parler à son fils seule. Le policier refusa. Elle se redressa alors, abandonnant soudain son rÎle de femme fragile. Ses épaules devinrent droites. Son visage, dur.

Madeline la vit telle qu’elle Ă©tait : non pas une vieille femme dĂ©pendante, mais une reine sans royaume prĂȘte Ă  brĂ»ler les rideaux pour cacher la poussiĂšre.

Julian finit par obtenir un instant prĂšs de la porte, sous surveillance. Il ne pouvait pas entrer, mais la distance suffisait Ă  faire passer sa voix.

— Madeline, Ă©coute-moi. Tu ne comprends pas tout.

Elle tourna la tĂȘte vers lui.

Il avait les yeux rouges, mais son chagrin semblait surtout inquiet pour lui-mĂȘme.

— Alors explique.

Il regarda Harper, le mĂ©decin, l’infirmiĂšre, la police. Tous ces tĂ©moins qu’il n’avait pas prĂ©vus.

— Pas ici.

Madeline sourit faiblement.

— C’est Ă©trange. Vous avez toujours prĂ©fĂ©rĂ© parler de moi devant tout le monde.

Julian baissa les yeux.

Un silence passa. Un silence lourd, presque humain.

Puis il murmura :

— Ma mĂšre a gardĂ© une lettre de Colette.

Madeline sentit le monde s’arrĂȘter.

— OĂč ?

Julian releva les yeux, et pour la premiĂšre fois depuis le matin, il eut l’air moins arrogant que terrifiĂ©.

— Dans le coffre de la maison.

Eleanor tourna lentement la tĂȘte vers lui.

Son visage disait clairement qu’il venait de la trahir.

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Mais le plus terrible fut ce qu’il ajouta :

— Ce n’est pas une lettre pour toi. C’est une lettre sur toi.

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