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Chapitre 04 - La femme au troisiÚme étage

Chapter 04 - Chapitre 04 - La femme au troisiÚme étage

Le prĂ©nom sur l’écran Ă©tait court, presque innocent.

Livia.

Madeline resta longtemps à le regarder, comme si les cinq lettres pouvaient changer de forme si elle les fixait assez. Livia Marchand. TroisiÚme étage. Appartement 3B, juste au-dessus de la boulangerie. Une femme aux cheveux noirs coupés au carré, toujours enveloppée dans des foulards crÚme, qui achetait chaque vendredi une tarte fine aux pommes et la payait en demandant si Julian allait bien.

À l’époque, Madeline avait cru Ă  de la politesse.

Les femmes trahies ont souvent honte de ce qu’elles n’ont pas voulu voir. Comme si la confiance Ă©tait une bĂȘtise, alors qu’elle n’est qu’un don fait Ă  quelqu’un qui ne le mĂ©ritait pas.

Harper reprit son téléphone.

— Le transfert a Ă©tĂ© bloquĂ©. Deux cent quatre-vingt mille euros.

Le docteur Perrin, qui s’apprĂȘtait Ă  sortir, s’arrĂȘta dans l’encadrement.

MĂȘme lui comprenait maintenant que cette chambre d’hĂŽpital n’abritait pas seulement une fracture.

Elle abritait un effondrement.

— Vous devriez vous reposer, dit-il doucement.

Madeline esquissa un sourire.

— On me rĂ©pĂšte ça depuis trois ans. Pendant que je me reposais, ils signaient autour de moi.

Il ne rĂ©pondit pas, mais son regard se posa sur la feuille de soins, puis sur la vitre oĂč Julian essayait encore de contrĂŽler une porte qu’on lui refusait.

— Je vais rĂ©diger un certificat prĂ©cisant que toute pression pour vous faire sortir contre avis mĂ©dical mettrait votre santĂ© en danger.

— Merci.

— Ce n’est pas une faveur. C’est la vĂ©ritĂ©.

La vérité. Madeline avait presque oublié le poids simple de ce mot.

Dans sa vie avec Julian, tout devait toujours ĂȘtre arrangĂ©. Eleanor n’était jamais intrusive, seulement « seule depuis la mort de son mari ». Julian n’était pas dur, seulement « stressĂ© par ses responsabilitĂ©s ». Les humiliations pendant les repas n’étaient pas des humiliations, mais « des plaisanteries de famille ». Et Madeline n’était pas effacĂ©e : elle Ă©tait « discrĂšte ».

Une femme finit par perdre son propre vocabulaire quand tout le monde autour d’elle corrige la lĂ©gende.

Samira revint avec deux policiers. Ils parlùrent à voix basse avec Harper dans le couloir. Julian voulut s’approcher ; l’un des agents lui barra le passage.

Eleanor, elle, demeurait étrangement calme.

Cette immobilité inquiéta Madeline plus que les cris de Julian.

Sa belle-mĂšre la regardait Ă  travers la vitre avec une attention presque clinique. Comme si elle recalculait quelque chose. Comme si le gel des comptes n’était pas une fin, mais une complication.

Harper revint.

— La police va prendre votre plainte pour intrusion à la boulangerie, tentative de coercition et signalement abusif. Pour l’accident, il faudra attendre l’analyse des images si on retrouve une copie.

— Il y en a une.

Harper se tut.

Madeline sentit un fil ancien se tendre en elle.

— Mon pĂšre m’avait obligĂ©e Ă  installer une sauvegarde hors site. Je trouvais ça excessif. Il disait qu’une boutique, c’est comme une femme : ceux qui veulent la prendre commencent toujours par Ă©teindre les tĂ©moins.

Samira souffla presque un rire, triste et admiratif.

— Votre pùre avait l’air d’un homme prudent.

— Il avait aimĂ© une femme qu’on avait essayĂ© de dĂ©possĂ©der.

Elle ne sut pas pourquoi elle dit cela. Peut-ĂȘtre parce que la douleur dĂ©lie les phrases trop longtemps rangĂ©es. Sa mĂšre, Colette, Ă©tait morte quand Madeline avait seize ans, aprĂšs des annĂ©es passĂ©es Ă  sourire dans des salons oĂč les hommes dĂ©cidaient sans elle. Auguste n’avait jamais pardonnĂ© ce monde-lĂ .

Ni Ă  lui-mĂȘme d’y avoir participĂ©.

Le téléphone de Harper sonna de nouveau. Elle répondit, écouta, puis passa en mode haut-parleur.

La voix de Baptiste tremblait.

— Madame Madeline ? J’ai trouvĂ© autre chose.

— OĂč es-tu ?

— Dans la cave. DerriĂšre les anciens moules. Il y avait une clĂ© USB scotchĂ©e sous l’étagĂšre. Elle n’était pas dans la boĂźte.

Madeline sentit les larmes monter, mais elles ne tombĂšrent pas.

Auguste avait toujours prévu un second tiroir.

— Apporte-la à Harper. Pas ici. À son bureau.

— D’accord. Mais


Encore ce mais. Cette petite marche avant le vide.

— Baptiste ?

— Il y a quelqu’un devant la boutique. Une femme. Elle dit qu’elle doit vous parler. Elle refuse de partir.

Madeline sut avant qu’il prononce son nom.

— Livia ?

— Oui. Elle pleure. Elle dit que Julian lui a promis que vous Ă©tiez au courant.

Dans la chambre, le temps se plia.

Madeline revit Livia avec sa tarte aux pommes. Livia demandant si Julian allait bien. Livia passant devant le comptoir le jour de leur anniversaire de mariage, les yeux rouges, tenant un bouquet de pivoines qu’elle avait prĂ©tendu offrir Ă  sa mĂšre.

— Mets-la dehors, dit Harper.

— Non, dit Madeline.

Harper la regarda, surprise.

— Madeline


— Si elle pleure devant ma boutique, c’est qu’elle vient de comprendre quelque chose. Je veux savoir quoi.

Samira approcha le fauteuil roulant, mais Madeline secoua la tĂȘte. Son corps Ă©tait encore clouĂ© au lit. Son esprit, lui, venait de se lever.

— Faites-la parler à Baptiste. Qu’il enregistre tout. Et qu’il ne reste pas seul avec elle.

Harper acquiesça lentement.

À travers la vitre, Julian regardait sa mĂšre maintenant. Plus son tĂ©lĂ©phone. Sa mĂšre.

Et sur le visage d’Eleanor, Madeline distingua cette fois une Ă©motion trĂšs prĂ©cise.

Ce n’était pas la peur d’ĂȘtre ruinĂ©e.

C’était la peur que Livia parle.

Quelques minutes plus tard, Baptiste rappela.

Sa voix était blanche.

— Madame
 Livia dit que le bĂ©bĂ© n’a jamais existĂ©.

Madeline ne comprit pas.

— Quel bĂ©bĂ© ?

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Dans le silence de la chambre, mĂȘme le moniteur sembla hĂ©siter.

— Celui dont Julian s’est servi pour vous faire signer le premier prĂȘt.

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