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Chapitre 02 - Le compte qui portait un prénom

Chapter 02 - Chapitre 02 - Le compte qui portait un prénom

Le tĂ©lĂ©phone de Julian vibrait encore quand l’infirmiĂšre tira doucement le rideau de la chambre.

Le tissu bleu coupa le couloir en deux mondes. D’un cĂŽtĂ©, les reproches, les parfums chers, les poings sur la vitre. De l’autre, le souffle court de Madeline, le nĂ©on au-dessus du lit, la petite table en plastique oĂč refroidissait une tisane que personne n’avait eu le temps de boire.

Samira approcha sans bruit.

— Vous voulez que j’appelle quelqu’un pour vous ?

Madeline pensa d’abord Ă  sa boutique, rue des Martyrs, aux croissants qui devaient lever dans la chambre froide, au four numĂ©ro trois qui grinçait depuis fĂ©vrier, Ă  Baptiste, son apprenti de dix-neuf ans, incapable de retrouver les graines de pavot si elles n’étaient pas sous son nez.

Puis elle pensa à la boßte en métal cachée derriÚre les sacs de farine T65, celle que son pÚre avait appelée en riant « le tiroir des jours noirs ».

Il avait fallu un jour noir.

— Oui, dit-elle. Mais pas ma famille.

Elle faillit rire en disant ce mot. Famille. Chez les Vance, on le prononçait comme on prononce « patrimoine ». Quelque chose à conserver, à montrer, à défendre contre les tùches. Madeline, malgré son alliance, était toujours restée prÚs de la porte.

— Je dois joindre mon employĂ© Ă  la boulangerie. Il y a une clĂ© sous la plaque de cuivre, derriĂšre le comptoir. Et une boĂźte


Elle s’arrĂȘta.

MĂȘme ici, dans une chambre d’hĂŽpital, la prudence lui venait comme une seconde peau.

Le docteur Perrin consulta l’écran de surveillance, puis baissa la voix.

— Madame Brooks, votre mari a tentĂ© de faire intervenir la police pour vous faire sortir de l’hĂŽpital. Nous devons savoir s’il existe un risque pour vous.

Elle tourna lentement la tĂȘte vers lui.

Il avait le genre de regard que l’on croise rarement chez les hommes pressĂ©s : un regard qui ne rĂ©clame pas qu’on le rassure.

— Le risque existe depuis longtemps, docteur. Je viens seulement de cesser de lui donner le nom de mariage.

Il ne répondit pas. Il nota quelque chose dans le dossier.

Son stylo faisait un bruit sec sur le papier, presque rassurant.

Quelques minutes plus tard, Harper Ross entra dans la chambre comme une femme qui n’avait jamais connu l’improvisation. Tailleur bleu nuit, cheveux noirs tirĂ©s en chignon bas, sacoche de cuir serrĂ©e contre elle. Elle salua le docteur, Samira, puis s’arrĂȘta prĂšs du lit.

— Madeline.

Il y avait dans ce prĂ©nom une fidĂ©litĂ© ancienne. Harper l’avait connue avant Julian, avant le nom Vance, avant les dĂźners oĂč l’on parlait de parts de marchĂ© en laissant les femmes servir les assiettes.

— Vous avez gelĂ© les comptes ? demanda Madeline.

— Les comptes d’exploitation, les lignes de crĂ©dit, les cartes professionnelles, les mandats secondaires et le coffre numĂ©rique. Tout ce qui dĂ©pend de votre autorisation directe ou de la fondation Brooks-Delaunay.

Madeline inspira lentement.

À travers la vitre, Julian parlait Ă  voix basse avec Eleanor. Il gesticulait moins maintenant. Les gens qui perdent de l’argent apprennent trĂšs vite la discrĂ©tion.

— Il ne savait pas que je pouvais le faire.

Harper eut un sourire sans joie.

— Il ne savait pas, ou il a choisi de ne pas croire les documents qu’il a fouillĂ©s.

Madeline tourna brusquement la tĂȘte.

— Quels documents ?

Harper ouvrit sa sacoche et posa un dossier mince sur le drap. Sur la couverture, un simple autocollant blanc portait une date : trois semaines plus tĂŽt.

— Quelqu’un a tentĂ© d’accĂ©der aux archives scellĂ©es de votre pĂšre.

Le cƓur de Madeline donna un coup dĂ©sordonnĂ©.

La chambre sembla se rĂ©trĂ©cir. Elle revit son pĂšre, Auguste Delaunay, dans son tablier gris, faisant tourner une miche entre ses mains comme s’il tenait un globe terrestre. Les journaux l’avaient appelĂ© promoteur, investisseur, empire discret de l’immobilier alimentaire. Lui disait seulement : « Je fournis des toits Ă  ceux qui nourrissent les autres. »

C’était lui qui avait achetĂ©, morceau par morceau, des murs de boulangeries, des laboratoires, des entrepĂŽts, des immeubles entiers autour de Paris. Il avait tout organisĂ© pour que sa fille puisse vivre libre sans que l’argent devienne une cage.

— Qui ? demanda-t-elle.

Harper regarda vers la vitre.

— L’adresse IP vient de la maison Vance.

Madeline ferma les doigts sur la couverture du lit.

Julian n’avait donc pas seulement mĂ©prisĂ© ce qu’elle Ă©tait. Il avait cherchĂ© ce qu’elle possĂ©dait.

Le docteur Perrin s’approcha, son visage devenu plus sombre.

— Madame Brooks, il y a autre chose. L’état de votre fracture n’est pas compatible avec une simple glissade, surtout si l’on considĂšre l’humiditĂ© signalĂ©e sur les marches.

Madeline sentit la piĂšce devenir silencieuse au-delĂ  du silence.

Elle revit les marches derriĂšre la boutique. La fine pellicule luisante sur la pierre. L’odeur lĂ©gĂšre, presque citronnĂ©e, qu’elle avait prise pour du produit de nettoyage. Son pied qui part. Le bruit de son tĂ©lĂ©phone contre le mur.

— Vous pensez que quelqu’un a prĂ©parĂ© l’accident ?

Le docteur hĂ©sita une seconde. Assez pour qu’elle comprenne avant les mots.

— Je pense qu’il faut rĂ©cupĂ©rer les images de votre camĂ©ra extĂ©rieure avant qu’elles disparaissent.

Madeline regarda Samira.

L’infirmiĂšre avait dĂ©jĂ  son tĂ©lĂ©phone en main.

— Donnez-moi le nom de votre apprenti.

Dehors, Eleanor posa enfin les yeux sur la chambre. Son visage était redevenu composé, mais la broche de perles au col de son blazer tremblait encore.

Madeline donna le numéro de Baptiste.

Samira appela. Elle parla doucement, avec cette autoritĂ© simple des femmes qui savent que la panique n’a jamais rĂ©parĂ© une serrure.

Puis elle se figea.

Elle écouta longtemps.

Quand elle raccrocha, elle ne regarda pas tout de suite Madeline.

— Votre apprenti est arrivĂ© Ă  la boulangerie il y a dix minutes.

Madeline sentit la rĂ©ponse avant qu’elle tombe.

— Et ?

— Quelqu’un y Ă©tait passĂ© avant lui. La porte arriĂšre Ă©tait ouverte.

Sur le moniteur, le bip s’accĂ©lĂ©ra.

Harper posa une main ferme sur le dossier.

— Il manque quelque chose ?

Samira avala sa salive.

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— La boĂźte en mĂ©tal a disparu.

Et dans cette boĂźte, il y avait le document que mĂȘme Julian ne devait jamais voir.

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