Chapitre 10 - Celle qui nâavait pas de nom

Chapter 10 - Chapitre 10 - Celle qui nâavait pas de nom
La femme de la vidéo avait vieilli, bien sûr.
Les traits sâĂ©taient durcis, le menton sâĂ©tait affinĂ©, les cheveux Ă©taient coupĂ©s plus court. Mais il y avait dans sa façon de tenir les Ă©paules une signature que le temps nâefface pas : une tension dâanimal aux aguets, comme si chaque piĂšce possĂ©dait une sortie quâelle calculait dâavance.
Sur la photo ancienne, elle se tenait derriĂšre Colette avec un manteau brun, Ă moitiĂ© hors cadre. Personne ne regarde les femmes au bord des photos. Câest souvent lĂ quâelles apprennent le plus.
Harper fit agrandir lâimage.
â Elle nâapparaĂźt dans aucun acte que nous avons consultĂ©.
â Elle travaillait peut-ĂȘtre pour Eleanor, dit Samira.
Madeline secoua la tĂȘte.
â Non. Regardez Eleanor sur la photo. Elle ne sait pas que cette femme est derriĂšre elle.
CâĂ©tait un dĂ©tail minuscule, mais Madeline avait passĂ© sa vie Ă lire les mains, les postures, les silences des clients. Une femme qui entre dans une boulangerie sans dire bonjour, un homme qui achĂšte un gĂąteau pour se faire pardonner, une vieille dame qui demande une tarte aux fraises hors saison parce quâelle pense Ă sa fille morte : tout parle avant les mots.
Sur la photo, Eleanor souriait Ă lâobjectif. Colette regardait ailleurs. La femme inconnue regardait Colette.
Avec une inquiétude presque tendre.
Harper appela un ancien dĂ©tective privĂ© qui avait travaillĂ© pour Auguste. Son nom Ă©tait GĂ©rald Moreau. Madeline lâavait rencontrĂ© enfant, sans savoir son mĂ©tier. Elle se souvenait dâun homme grand, moustachu, qui lui apportait des berlingots de Carpentras et appelait son pĂšre « patron » avec trop de respect pour que ce soit une plaisanterie.
Il rĂ©pondit dâune voix rĂąpeuse.
â Si vous mâappelez pour la fille Delaunay, câest que le vieux coffre a parlĂ©.
Madeline frissonna.
â Vous saviez ?
â Je savais quâun jour vous demanderiez. Pas quand.
Harper se pencha vers le téléphone.
â Nous cherchons une femme prĂ©sente sur une photo de 1996 devant Aux BlĂ©s dâOr. Brune, manteau brun. Elle rĂ©apparaĂźt sur une vidĂ©o rĂ©cente liĂ©e Ă lâaccident de madame Brooks.
GĂ©rald resta silencieux si longtemps quâon entendit le ronflement de la ventilation.
â Mireille.
Le prénom tomba comme une clé sur une table.
â Mireille qui ? demanda Harper.
â Mireille Roussel. Elle Ă©tait sage-femme avant de devenir⊠disons, arrangeuse pour familles qui avaient trop dâargent et pas assez de morale.
Samira leva lentement les yeux.
â Une sage-femme ?
Madeline sentit la lettre de Colette se rouvrir dans sa poitrine. « Madeline nâest pas nĂ©e dans la paix. »
â Elle Ă©tait lĂ Ă ma naissance ?
Gérald soupira.
â Oui.
Le monde ne sâeffondra pas cette fois. Il se prĂ©cisa.
â Pourquoi est-elle revenue ?
â Parce quâEleanor a dĂ» la rappeler. Ou parce quâelle a peur quâEleanor parle avant elle.
Harper écrivit le nom.
â OĂč peut-on la trouver ?
Gérald eut un rire sans joie.
â La derniĂšre fois que je lâai vue, elle vendait des fleurs sĂ©chĂ©es sur un marchĂ© en Normandie et jurait quâelle avait quittĂ© les fantĂŽmes.
Madeline ferma les yeux.
La Normandie. Sa mĂšre aimait la mer froide. Auguste lây emmenait aprĂšs les mauvais examens, les anniversaires difficiles, les annĂ©es oĂč Colette ne parvenait plus Ă sortir du lit. Ătait-ce pour les falaises, ou pour une femme quâil cherchait encore ?
â GĂ©rald, dit-elle, quâest-ce quâEleanor a fait Ă ma mĂšre ?
La réponse ne vint pas tout de suite.
Quand elle arriva, elle fut prudente, presque usée.
â Eleanor nâa pas tuĂ© Colette, si câest ce que vous craignez. Mais elle a pris quelque chose qui aurait pu la sauver.
Madeline sentit ses doigts se crisper sur le drap.
â Quoi ?
â Du temps.
Il expliqua lentement. Les dettes, la pression, les menaces de scandale, les lettres envoyĂ©es Ă Auguste, les rendez-vous oĂč Colette avait Ă©tĂ© poussĂ©e Ă signer des renonciations. Eleanor nâavait pas frappĂ©. Elle nâavait pas criĂ©. Elle avait usĂ©. Elle avait fait exactement ce quâelle avait recommencĂ© avec Madeline : transformer une femme en salle dâattente permanente.
â Colette Ă©tait malade, dit GĂ©rald. Pas seulement dans son corps. Elle Ă©tait Ă©puisĂ©e. Auguste lâa protĂ©gĂ©e comme il a pu, mais il est arrivĂ© trop tard sur certaines choses.
Madeline pleura enfin.
Pas fort. Pas longtemps. Deux larmes seulement, silencieuses, qui glissĂšrent sans demander pardon.
Samira lui tendit un mouchoir.
Harper ne parla pas.
Il y a des moments oĂč les mots seraient une maniĂšre de se montrer utile. Les vraies amies savent se taire.
Le lendemain matin, GĂ©rald se prĂ©senta Ă lâhĂŽpital.
Il avait vieilli comme les vieux cuirassés : cabossé, solide, un peu rouillé. Il posa sur la table un petit carnet noir.
â Votre pĂšre mâa demandĂ© de vous donner ceci si Mireille rĂ©apparaissait.
Madeline ouvrit le carnet.
Ă la premiĂšre page, une phrase dâAuguste :
« Si Mireille revient, ce nâest pas pour lâargent. Câest quâelle veut rendre un enfant. »
Madeline releva la tĂȘte.
â Quel enfant ?
Gérald regarda la vitre, le couloir, puis elle.
â Peut-ĂȘtre vous. Peut-ĂȘtre un autre.
à cet instant, Harper reçut un message de Baptiste.
Une femme attendait devant la boulangerie.
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Elle portait un manteau camel.
Et dans ses bras, elle tenait une vieille boßte à chaussures attachée par une ficelle rouge.