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Chapitre 14 - Le marché de la rue des Martyrs

Chapter 14 - Chapitre 14 - Le marché de la rue des Martyrs

Trois jours plus tard, Madeline sortit de l’hĂŽpital avec des bĂ©quilles, une ordonnance longue comme une liste de courses et la sensation Ă©trange d’ĂȘtre Ă  la fois brisĂ©e et plus solide.

Le ciel avait cette couleur de zinc mouillĂ© qu’ont les matins parisiens quand la ville hĂ©site entre l’automne et le renoncement. Samira l’accompagna jusqu’au taxi, bien qu’elle n’y fĂ»t pas obligĂ©e. Harper portait le sac. GĂ©rald fumait sans fumer, une cigarette Ă©teinte coincĂ©e entre deux doigts.

— Vous allez chez vous ? demanda Samira.

Madeline pensa Ă  l’appartement partagĂ© avec Julian, aux costumes dans l’entrĂ©e, aux tasses d’Eleanor dans le placard, aux draps choisis par une femme qui ne dormait pas dedans.

— Non. À la boulangerie.

Personne ne discuta.

Quand le taxi s’arrĂȘta rue des Martyrs, elle vit d’abord la file.

Une file dĂ©sordonnĂ©e, humble, magnifique. Madame Klein avec son cabas bleu. Armand du troisiĂšme. Deux mĂšres avec poussettes. Un Ă©tudiant en bonnet. La fleuriste d’en face. MĂȘme le facteur, son vĂ©lo appuyĂ© contre un poteau, attendait avec une patience de dimanche.

Baptiste avait accroché sur la porte une feuille écrite à la main : « La patronne revient. Le pain aussi. »

Madeline rit et pleura en mĂȘme temps, mais doucement, sans spectacle.

Les gens ne l’applaudirent pas. Ce n’était pas leur genre. Ils s’écartĂšrent simplement pour la laisser passer, comme on ouvre une porte Ă  quelqu’un qui rentre chez lui.

Madame Klein prit sa main.

— On a gardĂ© votre levain en vie.

Cette phrase acheva de la défaire.

Dans le laboratoire, la farine avait Ă©tĂ© nettoyĂ©e, mais il en restait dans les angles. La vieille armoire portait encore les traces de l’effraction. Le four numĂ©ro trois grinçait toujours. Rien n’était parfait.

Tout était à elle.

Baptiste, les yeux rouges de fatigue, lui montra la sauvegarde installĂ©e par Auguste, le double de la clĂ© USB, les photos prises aprĂšs l’effraction. Il avait grandi de dix ans en trois jours.

— Je ne savais pas quoi faire avec les clients, dit-il. Alors j’ai fait des baguettes.

— C’était exactement ce qu’il fallait.

Elle s’assit sur un tabouret prĂšs du pĂ©trin. Sa jambe la lançait. Son corps protestait. Mais l’odeur du levain, ce souffle acide et vivant, lui redonna un centre.

Harper arriva avec des nouvelles moins tendres.

— Eleanor a engagĂ© une Ă©quipe mĂ©diatique. Un article sortira demain. Elle veut vous prĂ©senter comme une hĂ©ritiĂšre instable qui ruine une famille aprĂšs une dispute domestique.

Madeline caressa le bord du pétrin.

— Domestique. J’aime comme ce mot sert à ranger les violences dans la cuisine.

— Nous pouvons rĂ©pondre avant.

— Non.

Harper la regarda.

— Non ?

— Je ne veux pas me battre dans leur langue.

Elle demanda Ă  Baptiste de prĂ©parer une fournĂ©e spĂ©ciale pour le lendemain. Pain de campagne, brioches, tarte aux pommes, ficelles aux olives. Les choses simples qu’on ne peut pas simuler avec une agence de communication.

Puis elle appela Livia.

La jeune femme arriva en fin d’aprĂšs-midi, pĂąle, sans maquillage, les mains serrĂ©es sur son sac. Les clients la regardĂšrent, certains avec curiositĂ©, d’autres avec cette duretĂ© que l’on rĂ©serve aux intruses. Madeline la fit entrer dans le laboratoire.

— Pourquoi m’avoir aidĂ©e ? demanda-t-elle.

Livia baissa la tĂȘte.

— Parce qu’un jour, j’ai compris que si une femme doit mentir pour ĂȘtre aimĂ©e, elle n’est pas aimĂ©e. Et parce que


Elle s’interrompit.

— Parce que ?

— Parce que je vous ai vue donner un Ă©clair au chocolat Ă  une vieille dame qui n’avait pas assez. Vous avez fait semblant de vous ĂȘtre trompĂ©e de monnaie. Je me suis demandĂ© comment Julian pouvait vous regarder et vous faire ça.

Madeline resta silencieuse.

Les humiliations ne s’effacent pas parce qu’une autre femme regrette. Mais il y a des regrets qui peuvent devenir des preuves, puis des marches.

— Vous tĂ©moignerez ?

— Oui.

— MĂȘme si cela vous expose ?

Livia releva les yeux.

— J’en ai assez d’ĂȘtre exposĂ©e en secret.

Madeline hocha la tĂȘte.

Ce soir-lĂ , la boutique resta ouverte une heure de plus. Les gens repartaient avec du pain et des rumeurs, ce qui, Ă  Paris, nourrit presque autant que le beurre.

À vingt heures, alors que la rue s’assombrissait, Nolan arriva avec sa fille ZoĂ©.

La jeune fille avait des cheveux bouclĂ©s, un manteau rouge et un regard qui prenait des notes. Elle resta prĂšs de la porte, prĂȘte Ă  fuir.

— Je voulais vous remercier, dit Nolan. Harper a parlĂ© Ă  son Ă©cole. Ils savent qu’Eleanor ne doit pas l’approcher.

Madeline regarda Zoé.

— Vous aimez les Beaux-Arts ?

La jeune fille haussa les épaules, méfiante.

— J’aime dessiner les choses que les gens jettent.

Madeline sourit.

— Alors vous ĂȘtes dans le bon endroit. Ici, mĂȘme les restes deviennent de la chapelure.

Pour la premiÚre fois, Zoé sourit aussi.

Puis elle sortit de son sac un petit carnet.

— Mon pĂšre m’a dit que vous cherchiez la vĂ©ritĂ© sur Colette.

Elle l’ouvrit à une page couverte de croquis.

— Cette femme est venue au cafĂ© oĂč je travaille. Manteau blanc. TrĂšs Ă©lĂ©gante. Elle a laissĂ© ça dans une serviette.

Madeline prit la serviette pliée.

À l’intĂ©rieur, un mot d’Eleanor.

« Si tu veux savoir ce que Colette a choisi, viens seule Ă  l’ancienne clinique. »

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Sous l’adresse, une phrase :

« Et n’amĂšne pas tes nouveaux frĂšres. »

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