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Chapitre 08 - Midi chez Apolline

Chapter 08 - Chapitre 08 - Midi chez Apolline

À midi, la rue d’Apolline semblait presque paisible.

C’était l’une de ces journĂ©es claires oĂč les volets bleus paraissent repeints par le ciel. Les voisins avaient sorti leurs poubelles, quelqu’un tondait une pelouse au loin, et le rosier tordu prĂšs de la grille portait trois fleurs rouges malgrĂ© l’abandon du jardin.

Vincent Ravel attendait devant la maison.

Il portait un costume clair, des lunettes de soleil, un sourire d’homme qui avait dĂ©cidĂ© depuis longtemps que son charme Ă©tait une explication suffisante. DerriĂšre lui, deux hommes se tenaient prĂšs d’une camionnette. Pas des gardes du corps officiellement. Pas des ouvriers non plus. Des hommes dont la prĂ©sence sert Ă  rendre une phrase plus lourde.

Liora arriva seule en apparence.

Son sac contenait des copies, pas les originaux. Son tĂ©lĂ©phone enregistrait. MaĂźtre Fabre Ă©tait dans une voiture deux maisons plus loin. Madame Delaunay observait depuis son jardin avec des jumelles Ă©normes. Marthe attendait avec la police municipale au bout de l’impasse. Nora, l’assistante de MaĂźtre Sauvage, avait prĂ©venu la gendarmerie pour la suspicion de sĂ©questration.

“Tout le monde qu’il pense pouvoir effrayer sĂ©parĂ©ment.”

Apolline aurait aimé ce plan.

Vincent ĂŽta ses lunettes.

— Vous ressemblez à votre mùre.

— Mauvais dĂ©but.

Il sourit.

— Vous avez son tempĂ©rament.

— Et l’argent de ma grand-mĂšre, apparemment. C’est celui-lĂ  qui vous intĂ©resse.

Le sourire se durcit.

— Les jeunes filles croient toujours que la franchise les rend fortes.

— Les vieux hommes croient toujours que les petites phrases les rendent profonds.

Dans la maison, HélÚne était assise à la table de la cuisine.

Vivante.

PĂąle.

Les cheveux dĂ©faits, les mains serrĂ©es autour d’un verre d’eau. Elle leva les yeux vers Liora avec une honte si nue que la colĂšre de sa fille vacilla.

— Maman.

HélÚne se leva.

Vincent posa une main sur le dossier de sa chaise.

— Restons calmes.

Liora regarda sa mĂšre.

— Il t’a fait du mal ?

— Non. Pas aujourd’hui.

Pas aujourd’hui.

Deux mots qui ouvrirent vingt-quatre ans.

Vincent soupira.

— HĂ©lĂšne dramatise le passĂ© depuis longtemps. Je lui ai simplement proposĂ© d’éclaircir les choses pour le bien de Corbin.

— Vous avez financĂ© sa startup.

— J’ai investi.

— Avec mon fonds Ă©ducatif.

— Avec une ressource familiale mal employĂ©e. Soyons rĂ©alistes, mademoiselle Carter. Votre universitĂ© coĂ»te cher, garantit peu. Le projet de votre frĂšre peut crĂ©er de la valeur.

Liora pensa Ă  la phrase de son pĂšre.

Ton frĂšre a besoin de cette chance.

Combien d’hommes avaient rĂ©pĂ©tĂ© la mĂȘme idĂ©e en changeant seulement de costume ?

— Pourquoi la maison ?

Vincent regarda autour de lui.

— Votre grand-mĂšre s’est accrochĂ©e Ă  des pierres. C’est touchant, mais absurde. Ce terrain peut devenir quelque chose.

HélÚne parla enfin:

— Maman a refusĂ© parce qu’elle savait que tu Ă©tais derriĂšre.

— Apolline voyait des complots partout.

— Non, dit Liora. Elle voyait les gens comme vous avant les autres.

Vincent s’approcha d’elle.

Pas vite.

Avec ce calme Ă©tudiĂ© qui veut forcer l’autre Ă  reculer pour ensuite l’accuser d’avoir eu peur.

— Vous ne savez rien de moi.

HélÚne se leva brusquement.

— Moi, je sais.

Le silence tomba.

Vincent tourna lentement la tĂȘte.

— HĂ©lĂšne.

— Non. Tu m’as fait taire quand j’avais dix-neuf ans. Tu as laissĂ© croire que j’avais voulu ce qui s’était passĂ©. Tu as disparu quand j’étais enceinte. Puis tu es revenu quand tu as compris que Corbin pouvait te servir de façade.

Liora sentit ses yeux brûler.

Sa mĂšre tremblait, mais restait debout.

— Tu as dit Ă  Corbin que tu Ă©tais son pĂšre, continua HĂ©lĂšne. Tu n’en sais rien. Tu t’en fiches. Tu voulais juste qu’il ait besoin de toi.

Vincent perdit son sourire.

— Fais attention.

— Non, dit HĂ©lĂšne. J’ai passĂ© ma vie Ă  faire attention. À Jean, Ă  Corbin, Ă  la honte, aux voisins, Ă  ce que ma fille ne sache pas. Et voilĂ  ce que ça a fait: ma fille a perdu son argent, mon fils se croit achetĂ© par le premier homme qui lui promet un empire, et ma mĂšre est morte en gardant des dossiers parce que je n’ai jamais eu le courage de parler.

Dans l’oreillette discrĂšte prĂȘtĂ©e par MaĂźtre Fabre, Liora entendit:

— Continuez. On a tout.

Vincent l’entendit peut-ĂȘtre au changement de regard de Liora.

Il recula.

— Vous enregistrez ?

La porte d’entrĂ©e s’ouvrit.

Madame Delaunay entra la premiĂšre.

— Bien sĂ»r qu’elle enregistre. On ne vient pas chez Apolline les mains vides.

DerriĂšre elle, MaĂźtre Fabre, puis deux policiers.

Les hommes prÚs de la camionnette tentÚrent de partir. Trop tard. La rue était bloquée.

Vincent Ravel ne fut pas arrĂȘtĂ© immĂ©diatement. Ces choses prennent des formes administratives qui déçoivent toujours les victimes. Mais il fut interrogĂ©, ses hommes identifiĂ©s, la pression sur HĂ©lĂšne constatĂ©e, l’intrusion dans la maison liĂ©e au panneau de vente et aux documents falsifiĂ©s.

Corbin arriva vingt minutes plus tard.

Il entra dans la cuisine comme un garçon trop grand qui cherche encore qui regarder pour savoir quel rÎle jouer.

— Maman ?

HélÚne se tourna vers lui.

— Je suis dĂ©solĂ©e.

Il regarda Vincent.

— Tu m’as dit que tu Ă©tais mon pĂšre.

Vincent haussa les épaules.

— Je t’ai dit que je pouvais t’aider.

— Tu as dit que j’étais ton sang.

— Les jeunes hommes aiment entendre cela.

Le visage de Corbin se décomposa.

Liora sentit une pitié douloureuse, malgré tout.

Il avait Ă©tĂ© arrogant, oui. Complice, oui. Mais une partie de lui venait d’apprendre qu’il n’était pas un hĂ©ritier choisi. Il n’était qu’un autre outil.

MaĂźtre Fabre demanda Ă  Corbin de remettre son ordinateur.

Il refusa d’abord.

Puis HélÚne dit:

— Donne-le.

Il obéit.

Dans le dossier principal de Corbin Rise, l’avocate trouva une prĂ©sentation destinĂ©e Ă  V.R. DĂ©veloppement. Elle contenait des plans de la maison d’Apolline, des projections immobiliĂšres, et un onglet nommĂ© “L.C. consentement”.

Liora ouvrit le fichier.

À l’intĂ©rieur: des scans de sa signature.

Pas une.

Vingt-sept.

Copies prises sur ses dossiers d’universitĂ©, ses fiches de bourse, son passeport.

Corbin murmura:

— Je ne savais pas qu’ils les utiliseraient comme ça.

Liora se tourna vers lui.

— Mais tu savais qu’ils les avaient.

Il ne répondit pas.

C’était une rĂ©ponse.

La journĂ©e se termina au commissariat, puis chez Marthe. HĂ©lĂšne y dormit dans la chambre d’amis. Jean ne fut pas autorisĂ© Ă  la voir sans qu’elle le demande. Corbin rentra seul, aprĂšs avoir livrĂ© ses accĂšs bancaires. Liora, elle, passa la nuit dans le fauteuil du salon, incapable de dormir.

Vers trois heures du matin, sa mùre s’assit prùs d’elle.

— Je ne te demanderai pas pardon ce soir, dit HĂ©lĂšne. Ce serait trop petit.

Liora regarda les lumiĂšres de la rue.

— Pourquoi vous m’avez prise, moi ? Pourquoi pas vendre vos affaires, demander de l’aide, dire la vĂ©ritĂ© ?

HélÚne pleura sans bruit.

— Parce que tu Ă©tais celle qui semblait assez forte pour survivre Ă  ce qu’on t’enlevait.

Liora ferma les yeux.

La phrase lui fit plus mal qu’une insulte.

Parce qu’elle Ă©tait probablement sincĂšre.

Et monstrueuse.

Le lendemain matin, MaĂźtre Sauvage appela.

— Nous avons ouvert la derniùre enveloppe d’Apolline. Elle concerne votre pùre, Jean.

— Encore ?

— Oui. Et cette fois, il ne s’agit pas de Corbin.

Liora sentit son cƓur se serrer.

— De quoi s’agit-il ?

En attendant la dĂ©cision du juge, Liora retourna Ă  l’universitĂ© de son futur en visite virtuelle. Elle ouvrit le site, regarda les photos des amphithéùtres, de la bibliothĂšque, des pelouses oĂč des Ă©tudiants riaient avec des cafĂ©s Ă  la main. Ces images lui firent mal. Pas parce qu’elles semblaient inaccessibles, mais parce qu’elles continuaient d’exister pendant que sa famille essayait de nĂ©gocier son absence.

Elle cliqua sur la page de son programme. Elle lut les noms des cours, les bibliographies, les tĂ©moignages d’anciennes Ă©tudiantes. Une phrase d’une diplĂŽmĂ©e la frappa: “Je suis entrĂ©e ici avec une bourse, mais aussi avec la certitude que je devais justifier ma place. J’en suis sortie en sachant qu’une place n’a pas besoin d’ĂȘtre justifiĂ©e quand on l’a mĂ©ritĂ©e.”

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Liora copia la phrase dans son carnet. Puis, au lieu de fermer l’ordinateur comme elle l’aurait fait autrefois pour Ă©viter de souffrir, elle imprima le programme et le colla au mur de la chambre oĂč elle dormait. Pas comme une dĂ©coration. Comme une preuve matĂ©rielle que l’avenir avait encore une adresse.

— De vous.

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