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Chapitre 17 - La table sans dette

Chapter 17 - Chapitre 17 - La table sans dette

La premiĂšre grande fĂȘte de la Maison des filles qui partent eut lieu trois ans aprĂšs la valise.

On l’organisa en juin, dans le jardin d’Apolline. Les volets bleus Ă©taient repeints, le rosier avait envahi la grille, et une longue table courait sous les guirlandes lumineuses. Rien n’était assorti: chaises prĂȘtĂ©es, nappes diffĂ©rentes, verres de plusieurs tailles. Liora trouva cela parfait. Les lieux trop coordonnĂ©s lui rappelaient les salons oĂč l’on cache les fissures.

Elle avait vingt et un ans.

Elle venait de terminer sa licence avec mention.

Le fonds Ă©ducatif avait Ă©tĂ© entiĂšrement restaurĂ©, avec intĂ©rĂȘts. La maison Ă©tait lĂ©galement protĂ©gĂ©e par une association. Plan de Secours fonctionnait dans trois villes pilotes. Vincent Ravel purgeait une peine amĂ©nagĂ©e avec interdiction de gĂ©rer. Jean avait terminĂ© sa premiĂšre annĂ©e de remboursement sans retard. Corbin n’avait pas créé d’empire, mais il n’avait plus volĂ© d’idĂ©e Ă  personne. C’était dĂ©jĂ  une rĂ©volution Ă  sa taille.

HélÚne arriva avec deux tartes aux prunes.

— Recette de maman, dit-elle.

— Elle aurait critiquĂ© la pĂąte.

— Elle l’a fait dans ma tĂȘte pendant toute la cuisson.

Elles sourirent.

Leur relation restait imparfaite. Il y avait des jours de douceur et des jours de colĂšre revenue, des conversations suspendues, des excuses que Liora n’était pas prĂȘte Ă  accepter, des souvenirs qu’HĂ©lĂšne n’était pas prĂȘte Ă  raconter. Mais quelque chose avait changĂ© en profondeur: elles ne forçaient plus le pardon comme on force une serrure.

Elles le laissaient pousser, ou non, selon la saison.

Jean arriva plus tard.

Il resta d’abord prùs de la grille, comme un homme qui ne sait pas s’il a le droit d’entrer dans une maison qu’il a failli faire perdre. Madame Delaunay le vit et lança:

— Jean, soit vous entrez, soit vous faites peur aux gĂ©raniums.

Il entra.

Liora lui donna une assiette.

Ce n’était pas absolution.

C’était une assiette.

Parfois, c’est dĂ©jĂ  beaucoup.

Corbin monta une petite sono avec des cĂąbles empruntĂ©s. Il travaillait dĂ©sormais dans une coopĂ©rative numĂ©rique et suivait un cursus de gestion responsable. Il plaisantait moins qu’avant, mais quand il riait, son rire semblait moins destinĂ© Ă  sĂ©duire.

— J’ai une nouvelle idĂ©e, dit-il Ă  Liora.

Elle se figea volontairement de façon théùtrale.

— PitiĂ©.

— Un atelier pour apprendre aux jeunes à reconnaütre les arnaques aux startups.

— LĂ , tu es qualifiĂ©.

— C’est ce que je me dis.

Ils rirent.

Le rire entre eux avait longtemps disparu. Il revenait prudemment, sans prĂ©tendre rĂ©parer ce qu’il y avait dessous.

Au milieu de la soirĂ©e, Claire Morvan demanda Ă  Liora quelques mots pour le journal local. Liora refusa d’abord. Puis elle accepta de parler non d’elle, mais de la maison.

Elle se plaça prÚs du rosier.

Les jeunes accueillies, anciennes et nouvelles, s’approchĂšrent. Des voisines aussi. HĂ©lĂšne resta derriĂšre, les mains croisĂ©es. Jean au fond. Corbin prĂšs de la sono. Madame Delaunay assise au premier rang comme une reine municipale.

Liora prit la parole.

— Quand je suis partie de chez mes parents, je croyais perdre une famille. J’ai mis longtemps Ă  comprendre que je perdais surtout une place qui n’aurait jamais dĂ» ĂȘtre la mienne: celle du plan de secours. Ici, on n’apprend pas aux filles Ă  haĂŻr leurs familles. On leur apprend d’abord Ă  ne pas se sacrifier pour ĂȘtre aimĂ©es.

Le silence était doux.

— Certaines familles changent. D’autres non. Certaines personnes demandent pardon. D’autres prĂ©fĂšrent garder leur rĂŽle. Mais aucune jeune femme ne devrait ĂȘtre obligĂ©e de choisir entre son avenir et l’idĂ©e qu’on se fait d’une bonne fille.

Elle chercha HélÚne du regard.

Sa mĂšre pleurait.

Pas pour attirer Liora Ă  elle.

Simplement parce qu’elle avait entendu.

— Cette maison appartenait Ă  ma grand-mĂšre Apolline. Elle disait souvent qu’une clĂ© n’est pas faite seulement pour fermer. Elle sert aussi Ă  prouver qu’on peut entrer quelque part. Alors voilĂ  ce que nous essayons de faire: donner des clĂ©s.

Madame Delaunay applaudit la premiĂšre.

Évidemment.

Puis les autres suivirent.

AprĂšs le discours, une jeune femme que Liora avait accueillie la premiĂšre nuit revint la voir. Elle s’appelait Manon. Elle avait dĂ©sormais un apprentissage en pĂątisserie et un rire encore timide.

— Je voulais te dire merci.

— C’est toi qui as fait le plus dur.

— Peut-ĂȘtre. Mais la premiĂšre nuit, tu m’as dit que je pouvais dormir sans expliquer. Personne ne m’avait jamais donnĂ© ça.

Liora sentit son cƓur se serrer.

Elle pensa Ă  Madame Delaunay, Ă  la soupe, au thĂ©, au droit de lire une lettre avant d’ĂȘtre interrogĂ©e.

Les gestes reçus reviennent parfois par d’autres mains.

Tard dans la soirée, HélÚne rejoignit Liora dans la cuisine.

— Je ne sais pas si j’ai le droit de dire ça.

— Dis toujours. Je dĂ©ciderai si ça m’agace.

HélÚne sourit.

— Je suis heureuse que tu sois partie ce jour-là.

Liora resta silencieuse.

HélÚne ajouta vite:

— Pas heureuse de ce qu’on t’a fait. Heureuse que tu n’aies pas cĂ©dĂ©. Si tu Ă©tais restĂ©e, je crois que je serais restĂ©e morte Ă  moi-mĂȘme.

Liora regarda sa mĂšre.

Pendant longtemps, elle avait voulu une phrase parfaite. Des excuses capables de rĂ©parer exactement. Elles n’existaient pas. À la place, il y avait des phrases incomplĂštes, mais vraies, qui n’exigeaient rien en retour.

— Moi aussi, je suis heureuse d’ĂȘtre partie, dit-elle.

Elles ne s’embrassùrent pas.

Elles préparÚrent du café.

Ce fut mieux.

Au moment de partir, Jean donna Ă  Liora un petit paquet.

— J’ai trouvĂ© ça dans mes affaires.

Elle l’ouvrit.

Une photo d’elle Ă  treize ans, lors du concours rĂ©gional, tenant son cahier contre elle. Jean Ă©tait en arriĂšre-plan, flou, mais souriant.

— Je me souvenais pas que tu Ă©tais venu.

— Je suis venu. Et je suis reparti avant la fin parce que Corbin avait un match.

Il avala difficilement.

— Je suis dĂ©solĂ©.

Liora regarda la photo.

La petite fille de treize ans avait l’air fiùre et un peu perdue.

— Je vais la garder ici.

— Dans la maison ?

— Oui. Pour rappeler qu’il faut rester jusqu’à la fin quand une fille prĂ©sente quelque chose.

Jean pleura.

Cette fois, Liora posa une main sur son bras.

Bref.

Assez.

Quand tout le monde fut parti, elle resta seule dans le jardin avec Madame Delaunay.

— Vous savez, dit Liora, je croyais que le bonheur serait plus bruyant.

La vieille femme sirota son infusion.

— C’est parce que tu confondais bonheur et revanche. La revanche fait du bruit. Le bonheur range la cuisine avec les bonnes personnes.

Liora rit doucement.

Elles rentrĂšrent les assiettes.

Dans l’entrĂ©e, sous la photo d’Apolline et sa pancarte “On ne vend pas ce qui abrite”, on avait accrochĂ© une petite plaque nouvelle:

“Ici, personne n’est le plan de secours de personne.”

Liora la toucha du bout des doigts.

Puis elle éteignit la lumiÚre.

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La maison ne devint pas silencieuse.

Elle respirait.

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