Chapitre 02 - La lettre dâApolline

Chapter 02 - Chapitre 02 - La lettre dâApolline
Madame Delaunay ne posa aucune question.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre pour cela que Liora la suivit.
La vieille voisine ouvrit la portiĂšre de sa voiture comme si elle avait toujours su que ce jour viendrait. Liora sâassit Ă lâarriĂšre, sa valise coincĂ©e dans le coffre, lâenveloppe dâApolline sur les genoux. Ă travers la vitre, elle vit sa mĂšre apparaĂźtre sur le seuil de la maison, puis disparaĂźtre aussitĂŽt quand Madame Delaunay dĂ©marra.
Le quartier défilait dans une lumiÚre douce et cruelle.
Les haies entretenues. Les boĂźtes aux lettres. Les vĂ©los dâenfants. Tout semblait dire que les familles normales existaient encore quelque part, juste pas dans la maison quâelle venait de quitter.
â Tu peux pleurer, si tu veux, dit Madame Delaunay.
â Je nây arrive pas.
â Ăa viendra au moment le plus idiot. Devant une soupe, une lessive, une chanson mauvaise.
Liora eut un petit rire qui se brisa presque aussitĂŽt.
La voiture sâarrĂȘta devant une maison basse aux volets verts, Ă deux rues de celle de sa grand-mĂšre. Une maison qui sentait le citron, la cire et les vieux livres. Madame Delaunay lui prĂ©para du thĂ©, posa un plaid sur ses Ă©paules, puis indiqua lâenveloppe.
â Lis-la quand tu veux. Mais lis-la entiĂšre.
Liora reconnut tout de suite lâĂ©criture dâApolline.
ChĂšre Liora,
Si cette lettre arrive jusquâĂ toi, cela veut dire que ta mĂšre et ton pĂšre ont franchi la limite que jâavais tentĂ© de leur rendre impossible. Je suis dĂ©solĂ©e, ma petite. Pas parce que tu dĂ©couvres leur faiblesse. Parce quâil faut toujours une blessure pour rĂ©vĂ©ler ce que les adultes ont cachĂ© sous le mot famille.
Lâargent de tes Ă©tudes nâĂ©tait pas un cadeau. CâĂ©tait une protection. Ta mĂšre le savait. Ton pĂšre aussi.
Liora relut la phrase.
Une protection.
Elle continua.
Jâai placĂ© cet argent dans un fonds Ă©ducatif que personne ne pouvait utiliser sans ton consentement Ă©crit aprĂšs tes dix-huit ans. Si lâargent a Ă©tĂ© transfĂ©rĂ©, lâun dâeux a menti, signĂ© Ă ta place ou utilisĂ© un document que tu nâas pas compris.
La tasse de thé trembla dans la main de Liora.
Elle la posa.
La lettre parlait ensuite dâun notaire, MaĂźtre Sauvage, Ă Lyon. Elle donnait un numĂ©ro. Un code. Et mentionnait la clĂ© en laiton.
La clĂ© ouvre la remise derriĂšre ma petite maison. Pas la maison. La remise. Dans la boĂźte Ă biscuits bleue, tu trouveras le deuxiĂšme dossier. Celui que ta mĂšre nâa jamais voulu que je garde.
Liora leva les yeux vers Madame Delaunay.
â Vous saviez ?
â Pas tout.
â Mais assez.
La vieille femme souffla sur son thé.
â Les vieilles voisines savent souvent assez. On les confond avec les rideaux.
Liora reprit la lecture.
Ne laisse personne te convaincre que demander justice est manquer de gratitude. Les enfants ne naissent pas pour réparer les choix de leurs parents. Les filles, surtout, ne sont pas des coffres dans lesquels les familles puisent quand les fils ont dépensé leur chance.
Cette fois, les larmes vinrent.
Pas bruyantes.
Elles coulĂšrent sur son visage avec une lenteur presque calme.
Elle avait lâimpression quâApolline venait de poser une main chaude entre ses omoplates. Sa grand-mĂšre Ă©tait morte depuis dix mois, et pourtant elle Ă©tait la premiĂšre adulte de la journĂ©e Ă ne pas lui demander dâĂȘtre raisonnable.
Le téléphone de Liora vibra.
Maman.
Puis Corbin.
Puis son pĂšre.
Elle ne répondit pas.
Un message apparut.
âTu nous fais honte devant tout le quartier. Reviens avant que cela devienne irrĂ©parable.â
Liora regarda Madame Delaunay.
â Ils disent que je leur fais honte.
â Câest une bonne nouvelle.
â Pardon ?
â Les gens qui ont peur parlent souvent de honte avant de parler de faute.
La nuit tomba vite.
Madame Delaunay lui prĂȘta une chambre. Sur la table de nuit, il y avait une photo dâApolline plus jeune, en robe rouge, le regard insolent. Liora la contempla longtemps. Elle nâavait jamais connu cette version de sa grand-mĂšre. Chez eux, Apolline Ă©tait devenue âla vieille femme tĂȘtueâ, âcelle qui se mĂȘle de toutâ, âcelle qui nâa jamais compris que les temps ont changĂ©â.
Peut-ĂȘtre que les temps nâavaient pas changĂ© assez.
Le lendemain, Liora appela MaĂźtre Sauvage.
La voix au tĂ©lĂ©phone Ă©tait celle dâune femme ĂągĂ©e, posĂ©e, avec un accent du sud.
â Jâattendais votre appel, mademoiselle Carter.
Liora ferma les yeux.
â Vous savez ce qui sâest passĂ© ?
â Votre grand-mĂšre avait prĂ©vu plusieurs scĂ©narios. Celui-ci Ă©tait le plus triste, mais pas le moins probable.
â Ils ont pris lâargent.
â Alors ils ont commis une erreur.
La phrase nâĂ©tait pas consolante.
Elle était précise.
â Je peux le rĂ©cupĂ©rer ? demanda Liora.
â Peut-ĂȘtre. Mais il faudra accepter dâapprendre des choses qui ne concernent pas seulement lâargent.
Liora pensa Ă la clĂ©, Ă la boĂźte Ă biscuits bleue, au visage de sa mĂšre quand elle avait voulu lâen empĂȘcher.
â Quelles choses ?
MaĂźtre Sauvage se tut une seconde.
â Pourquoi votre frĂšre nâaurait jamais dĂ» avoir accĂšs au nom Carter.
Le monde de Liora se rétrécit.
â Quâest-ce que ça veut dire ?
â Venez Ă Lyon avec le dossier de votre grand-mĂšre. Et ne prĂ©venez personne de votre famille.
La ligne coupa.
Liora resta assise, le téléphone dans la main.
Dans la piÚce voisine, Madame Delaunay chantonnait en faisant du café.
Avant d'Ă©teindre la lampe, Liora relut encore le passage oĂč Apolline parlait de protection. Elle se rendit compte quâelle nâavait jamais Ă©tĂ© protĂ©gĂ©e de cette maniĂšre-lĂ . Chez elle, protĂ©ger voulait dire ne pas faire de vagues, sourire quand Corbin monopolisait la table, accepter que son pĂšre dĂ©cide du ton de la soirĂ©e et que sa mĂšre transforme chaque injustice en fatigue passagĂšre.
Apolline, elle, avait protĂ©gĂ© autrement: avec des papiers, des codes, un notaire, une voisine prĂȘte Ă dĂ©marrer sa voiture sans demander dâexplication. CâĂ©tait moins chaleureux quâun cĂąlin, peut-ĂȘtre, mais infiniment plus solide au moment oĂč le monde sâĂ©croule.
Dans son lit dâemprunt, Liora pensa Ă la chambre quâelle venait de quitter. Sa lampe de bureau, ses livres rangĂ©s par couleur, la petite plante sur lâappui de fenĂȘtre. Elle comprit que partir ne ressemble jamais vraiment aux images quâon sâen fait. On nâemporte pas sa vie avec Ă©lĂ©gance. On oublie des chaussettes, des photos, des chargeurs, et parfois on laisse derriĂšre soi une version de soi-mĂȘme qui croyait encore mĂ©riter une place Ă force dâĂȘtre gentille.
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Le lendemain, elle ne serait peut-ĂȘtre pas plus courageuse. Mais elle aurait une lettre. Une clĂ©. Et un nom de notaire. Pour une fille Ă qui lâon venait de prendre lâuniversitĂ©, câĂ©tait presque une armure.
Et dehors, devant la maison, une voiture noire venait de se garer.