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Chapitre 13 - La maison des filles qui partent

Chapter 13 - Chapitre 13 - La maison des filles qui partent

La clause d’Apolline Ă©tait datĂ©e de deux ans avant sa mort.

Elle avait le ton sec et tendre des femmes qui savent qu’elles n’auront pas le temps de convaincre les vivants, alors elles parlent aux papiers.

“Si Liora et HĂ©lĂšne parviennent un jour Ă  se tenir dans la mĂȘme piĂšce sans se mentir, je souhaite que cette maison serve Ă  d’autres jeunes femmes qui doivent partir avant d’ĂȘtre dĂ©truites. Si elles n’y parviennent pas, Liora gardera seule la propriĂ©tĂ©. Je ne veux pas qu’une maison devienne une prison sous prĂ©texte d’hĂ©ritage.”

HélÚne lut la phrase trois fois.

Liora aussi.

Madame Delaunay pleura la premiĂšre, ce qui vexa tout le monde parce qu’elle prĂ©tendait depuis le dĂ©but ne pleurer que pour les enterrements et les oignons.

— Cette vieille peste savait Ă©crire, dit-elle.

MaĂźtre Sauvage confirma que la clause Ă©tait valable. Elle n’obligeait pas Liora Ă  accueillir sa mĂšre dans le projet. Elle offrait une possibilitĂ©.

Une porte.

Pas une chaĂźne.

Liora demanda quelques jours.

Cette fois, personne ne lui reprocha de réfléchir.

Elle passa ces jours entre les dĂ©marches pour l’universitĂ©, les auditions, la protection de la maison et les rencontres avec d’autres personnes approchĂ©es par Vincent Ravel. L’affaire devenait plus large. Des couples ĂągĂ©s parlaient enfin. Une veuve montra un contrat qu’elle avait failli signer. Un ancien employĂ© de V.R. DĂ©veloppement apporta des mails internes.

Corbin témoigna officiellement.

Il admit avoir utilisĂ© le projet de Liora, transmis ses signatures, menti sur l’usage du fonds, cĂ©dĂ© aux promesses de Vincent. Ses avocats tentĂšrent de le prĂ©senter comme manipulĂ©. Il les interrompit.

— J’ai Ă©tĂ© manipulĂ© parce que j’étais prĂȘt Ă  l’ĂȘtre.

Liora l’apprit par Maütre Fabre.

Elle resta longtemps silencieuse.

Cette phrase-lĂ  comptait.

Pas assez pour tout réparer.

Assez pour que la vérité avance sans lui passer dessus.

Jean, lui, accepta une mĂ©diation pĂ©nale sur certaines parties du dossier familial, mais pas sur les faux les plus graves. LĂ , la justice suivrait son chemin. Il quitta la maison familiale pour un appartement louĂ©. HĂ©lĂšne demanda une sĂ©paration. Ce mot, qu’elle n’avait jamais osĂ© prononcer, sortit un matin avec une simplicitĂ© presque choquante.

— Je ne sais pas encore qui je suis sans la peur de perdre ma famille, dit-elle à Liora.

— Moi non plus.

Elles Ă©taient assises dans le jardin d’Apolline.

Pas réconciliées.

Pas ennemies.

Deux femmes fatiguĂ©es, liĂ©es par trop de choses pour s’effacer et pas assez confiantes pour se serrer la main sans penser aux blessures.

— La maison d’accueil, dit HĂ©lĂšne. Tu n’es pas obligĂ©e de me laisser y participer.

— Je sais.

— Tu veux ?

Liora regarda les volets bleus.

Elle pensa Ă  la nuit de la valise, Ă  la clĂ©, Ă  la lettre d’Apolline. Elle pensa aux messages de femmes sous sa vidĂ©o. Aux filles appelĂ©es ingrates. Aux Ă©tudes sacrifiĂ©es. Aux chambres d’amis refusĂ©es. Aux mĂšres complices, parfois victimes aussi, parfois les deux.

— Pas comme propriĂ©taire avec moi, dit-elle.

HélÚne baissa les yeux.

— D’accord.

— Comme bĂ©nĂ©vole, plus tard. AprĂšs une formation. AprĂšs avoir parlĂ© Ă  quelqu’un. Et si les femmes accueillies acceptent.

HélÚne pleura.

— C’est juste.

— Ce n’est pas censĂ© ĂȘtre gentil.

— Je sais.

La diffĂ©rence entre juste et gentil devint l’une des fondations de leur nouvelle vie.

La maison d’Apolline fut nettoyĂ©e par tout le quartier.

Pas dans un élan de charité mielleuse. PlutÎt dans une énergie de réparation. Madame Delaunay coordonnait les casseroles et les balais comme un général. Marthe repeignit la cuisine. Corbin vint deux fois porter des meubles, sous le regard froid mais non hostile de Liora. Il ne demanda pas à entrer dans les conversations.

Un jour, il posa sur la table un chĂšque.

— C’est le dĂ©but.

— De quoi ?

— Du remboursement. J’ai vendu ma voiture.

Liora regarda le montant.

Ce n’était pas Ă©norme comparĂ© Ă  la dette.

Mais c’était rĂ©el.

— Je vais le mettre dans le dossier.

— Pas dans ta poche ?

— Pas avant que l’avocate dise comment faire proprement.

Il sourit faiblement.

— Tu es devenue redoutable.

— Non. J’ai appris à lire.

Ils restÚrent un moment sans savoir quoi faire de leur fraternité abßmée.

Puis Corbin dit:

— Ton projet Ă©tait meilleur que le mien.

— C’était le mien.

— Oui.

Ce oui-là ressemblait à une petite pierre posée au bon endroit.

Liora décida de ne pas construire sa vie sur la ruine de Corbin, mais elle décida aussi de ne plus se rapetisser pour lui laisser de la lumiÚre. Les deux décisions pouvaient cohabiter.

En aoĂ»t, juste avant son dĂ©part, l’universitĂ© confirma que le fonds Ă©ducatif serait restituĂ© en totalitĂ© Ă  la fin de la procĂ©dure, et que le premier versement temporaire couvrait ses frais. Une bourse supplĂ©mentaire lui fut attribuĂ©e aprĂšs l’examen de son dossier et de la situation exceptionnelle.

Madame Delaunay organisa un dĂźner.

Elle appela cela “un düner modeste” et cuisina pour vingt personnes.

Autour de la table: Marthe, MaĂźtre Sauvage, MaĂźtre Fabre, Claire Morvan, quelques voisines, HĂ©lĂšne, Corbin au bout, silencieux, et mĂȘme Jean, invitĂ© par Liora Ă  condition de rester sobre dans ses phrases et de partir au premier signe de paternitĂ© possessive.

Il vint.

Il parla peu.

Il donna Ă  Liora une enveloppe.

— Ce sont les originaux de ton concours, ceux de treize ans. Je les avais gardĂ©s.

Elle les prit.

— Pourquoi ?

Il réfléchit.

— Parce que je savais, au fond, que c’était Ă  toi.

La réponse était douloureuse.

Mais elle avait cessĂ© d’ĂȘtre mensonge.

AprĂšs le dĂźner, HĂ©lĂšne et Liora restĂšrent seules dans la cuisine d’Apolline. Sur la table, la mĂ©daille de Sainte-Catherine brillait prĂšs des clĂ©s.

— Tu pars quand ? demanda HĂ©lĂšne.

— Lundi.

— J’aimerais t’accompagner à la gare.

Liora hésita.

Elle aurait pu dire non.

Elle en avait le droit.

— D’accord. Mais pas de discours sur le quai.

HélÚne sourit à travers les larmes.

— Je ferai court.

Le lendemain, une femme de dix-neuf ans frappa à la porte de la maison d’Apolline avec un sac de sport et un bleu sur l’ñme qu’on ne voyait pas encore.

Elle avait vu la vidéo de Liora.

— On m’a dit que peut-ĂȘtre
 je pouvais dormir ici cette nuit.

Liora regarda HélÚne.

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Puis la clé dans sa main.

La maison venait de commencer avant mĂȘme d’avoir un nom.

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