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Chapitre 04 - Le pĂšre de Corbin

Chapter 04 - Chapitre 04 - Le pĂšre de Corbin

Madame Delaunay n’ouvrit pas.

Elle posa un doigt sur ses lĂšvres, prit son tĂ©lĂ©phone fixe et appela son voisin d’en face avec une lenteur presque insultante pour la peur. Liora, elle, restait immobile devant l’ordinateur, le visage d’Apolline figĂ© sur l’écran.

Trois coups de nouveau.

— Mademoiselle Carter, dit une voix d’homme derriĂšre la porte. Je sais que vous ĂȘtes lĂ . Je viens de la part de votre frĂšre.

Corbin.

Le prénom lui arracha un frisson.

Madame Delaunay cria:

— La police arrive. Si vous ĂȘtes poli, vous pouvez attendre avec les gĂ©raniums.

Silence.

Puis des pas s’éloignĂšrent.

Quand elles osĂšrent regarder par la fenĂȘtre, la voiture noire quittait dĂ©jĂ  le trottoir. Madame Delaunay nota la plaque sur un coin de journal, puis revint vers Liora.

— Maintenant, tu vas faire exactement ce que ta grand-mùre voulait.

— Aller à Lyon ?

— D’abord, ne pas mourir de curiositĂ© dans ma cuisine.

Elle lui servit une soupe.

Liora en avala trois cuillerĂ©es sans goĂ»t. Son tĂ©lĂ©phone vibrait sans arrĂȘt. Cette fois, les messages venaient de Corbin.

“Tu as pris des choses qui ne t’appartiennent pas.”

“Tu ne comprends rien.”

“Maman est malade à cause de toi.”

Puis un dernier:

“Si tu continues, tu vas dĂ©truire la seule personne qui t’a toujours protĂ©gĂ©e.”

Liora montra l’écran Ă  Madame Delaunay.

— Il parle de maman ?

— Peut-ĂȘtre. Ou de lui-mĂȘme. Les garçons aimĂ©s comme des princes se prennent souvent pour un pays entier.

Le lendemain, elles prirent le train pour Lyon.

Liora portait le cardigan d’Apolline, la clĂ© USB cousue dans la doublure par Madame Delaunay Ă  six heures du matin, les copies papier dans un sac banal, et l’enveloppe universitaire contre son cƓur. Elle avait dormi deux heures. Son visage dans la vitre du train lui parut plus ĂągĂ©, mais pas brisĂ©.

MaĂźtre Sauvage les reçut dans un bureau au deuxiĂšme Ă©tage d’un immeuble ancien, prĂšs de la SaĂŽne. C’était une femme de soixante-dix ans, cheveux argentĂ©s, lunettes fines, robe noire sobre. Elle avait l’air d’avoir enterrĂ© plus de mensonges que de clients.

— Apolline Ă©tait mon amie, dit-elle.

Pas “ma cliente”.

Mon amie.

Liora sentit immédiatement la différence.

Le notaire examina les documents sans s’étonner.

— Le transfert de votre fonds a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ© il y a six jours. L’autorisation porte votre signature Ă©lectronique.

— Je n’ai rien signĂ©.

— Je m’en doute.

Elle tourna l’écran vers Liora.

La signature venait d’un document acceptĂ© Ă  vingt-trois heures quarante-sept depuis l’adresse IP de la maison familiale. Le justificatif joint Ă©tait une copie de sa carte d’identitĂ© et une phrase:

“Je consens Ă  soutenir temporairement le projet entrepreneurial de mon frĂšre, dans l’intĂ©rĂȘt de la famille.”

Liora eut envie de vomir.

— Ils ont Ă©crit ça comme si j’étais d’accord.

— Oui.

— Qui risque quoi ?

MaĂźtre Sauvage retira ses lunettes.

— Pour l’instant, vous risquez surtout de dĂ©couvrir que la fraude familiale est plus difficile Ă  dĂ©noncer que la fraude d’un inconnu. Les gens auront envie de vous demander si vous voulez vraiment porter plainte contre vos parents.

— Et vous ?

— Moi, je vous demanderai si vous voulez vraiment laisser vos parents porter plainte contre votre avenir.

Liora inspira.

Pour la premiĂšre fois depuis le salon, elle sentit une adulte se placer du mĂȘme cĂŽtĂ© qu’elle sans demander une preuve Ă©motionnelle de sa souffrance.

Le notaire ouvrit ensuite un autre dossier.

— Concernant Corbin.

Liora se raidit.

— Je ne veux pas que ça devienne une arme contre lui. Ce n’est pas sa faute si


— Non. Mais ce qu’il en a fait est peut-ĂȘtre sa responsabilitĂ©.

MaĂźtre Sauvage expliqua.

Vingt-quatre ans plus tĂŽt, la mĂšre de Liora, HĂ©lĂšne, avait eu une liaison avec un homme nommĂ© Vincent Ravel, entrepreneur flamboyant, dĂ©jĂ  mariĂ©, dĂ©jĂ  endettĂ©. Quand HĂ©lĂšne Ă©tait tombĂ©e enceinte, elle avait choisi de rester avec Jean, qui avait reconnu l’enfant. Apolline avait gardĂ© le secret, non par honte, mais parce qu’elle pensait qu’un bĂ©bĂ© n’avait pas Ă  devenir l’arme des adultes.

Vincent Ravel avait disparu pendant des années.

Puis il était revenu.

— Quand ? demanda Liora.

— Il y a huit mois.

La date la frappa.

Huit mois. Le moment oĂč Corbin avait commencĂ© Ă  parler sĂ©rieusement de sa startup. Le moment oĂč son pĂšre avait cessĂ© de dormir. Le moment oĂč sa mĂšre avait recommencĂ© Ă  appeler Liora “ma grande fille raisonnable” avant de lui demander des petits sacrifices.

— Ravel finance Corbin ?

— Il prĂ©tend l’aider. Mais votre grand-mĂšre soupçonnait autre chose.

MaĂźtre Sauvage sortit une photographie.

Vincent Ravel, cheveux noirs grisonnants, sourire d’homme trop habituĂ© Ă  ĂȘtre cru. Il posait devant une maison de pierre.

La maison d’Apolline.

— Pourquoi est-il devant chez Mamie ?

— Parce qu’il a essayĂ© de lui acheter sa maison trois mois avant sa mort.

— Pourquoi ?

— Le terrain.

Liora ne comprenait pas.

Le notaire ouvrit un plan cadastral. La petite maison d’Apolline, la remise, le jardin, et derriĂšre, une parcelle oubliĂ©e donnant sur une future zone de dĂ©veloppement. Si Ravel obtenait la maison, il pouvait accĂ©der Ă  un projet immobilier beaucoup plus vaste.

— Et Corbin Rise ? demanda Liora.

MaĂźtre Sauvage tourna une page.

— La startup n’est peut-ĂȘtre qu’une façade pour justifier un transfert d’argent et obtenir vos droits sur la succession.

— Mes droits ?

— Apolline vous a lĂ©guĂ© la maison.

Liora resta muette.

— À moi ?

— À vous seule. Votre mùre le sait. Votre pùre aussi. Corbin probablement depuis peu.

La clé en laiton dans sa poche sembla peser des kilos.

— Alors les cartons dans le salon


— Peut-ĂȘtre pas pour faire du tri.

Le téléphone de Maßtre Sauvage sonna.

Elle écouta, le visage immobile.

Puis elle regarda Liora.

— Votre pĂšre vient de dĂ©poser une dĂ©claration de disparition inquiĂ©tante.

— Quoi ?

— Il affirme que vous ĂȘtes partie avec des documents familiaux sous l’influence d’une voisine ĂągĂ©e manipulatrice.

Madame Delaunay leva les yeux au ciel.

— Manipulatrice, moi ? Enfin une promotion.

Liora ne rit pas.

MaĂźtre Sauvage ajouta:

— Et il demande une Ă©valuation de votre Ă©tat Ă©motionnel avant tout accĂšs Ă  votre hĂ©ritage.

La famille venait de changer de stratégie.

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Elle ne voulait plus seulement son argent.

Elle voulait maintenant raconter qu’elle n’était pas capable de le dĂ©fendre.

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