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Chapitre 07 - Le mensonge d’Apolline

Chapter 07 - Chapitre 07 - Le mensonge d’Apolline

Liora resta longtemps devant la photo déchirée.

Apolline y riait au bord d’une riviĂšre, un foulard nouĂ© autour du cou, les yeux tournĂ©s vers quelqu’un hors champ. La dĂ©chirure lui coupait presque le visage. Au dos, l’écriture d’HĂ©lĂšne tremblait.

“Elle a menti sur le vrai pùre de Corbin.”

MaĂźtre Fabre demanda Ă  l’agent de police de photographier chaque angle. Corbin, assis dans le canapĂ©, les traits tirĂ©s, rĂ©pĂ©tait qu’il ne savait pas oĂč Ă©tait sa mĂšre. Jean Carter, lui, parlait trop.

— HĂ©lĂšne est partie prendre l’air. Vous dramatisez tout. Ma fille est sous influence. Cette vieille Delaunay


— Je suis juste derriĂšre vous, monsieur, dit Madame Delaunay depuis l’entrĂ©e. Et j’entends encore trĂšs bien.

Jean se tut.

Liora regarda Corbin.

— OĂč est maman ?

— Je ne sais pas.

— Regarde-moi.

Il leva les yeux.

Pour la premiĂšre fois depuis des jours, il avait l’air de son frĂšre et non d’un personnage de prĂ©sentation PowerPoint. Cernes sous les yeux, lĂšvres sĂšches, costume froissĂ©. Le prince familial avait mal dormi.

— Elle a paniquĂ©, dit-il. Papa et elle se sont disputĂ©s hier soir. AprĂšs ton message. Elle a dit qu’elle ne couvrirait plus personne.

Jean se tourna vers lui.

— Corbin.

— Non, papa. Ça suffit.

Le mot “papa” fit quelque chose Ă  Liora. Si Apolline disait vrai, si Corbin n’était pas le fils biologique de Jean, ce prĂ©nom avait Ă©tĂ© choisi chaque jour pendant vingt-trois ans. Ce qui rendait la trahison plus compliquĂ©e, pas moins.

— Qu’est-ce qu’elle voulait dire par “Apolline a menti” ? demanda Liora.

Corbin baissa la tĂȘte.

— Vincent Ravel n’est pas mon pùre.

Jean ferma les yeux.

Madame Delaunay murmura:

— Bon sang.

Liora sentit une lassitude énorme.

— Alors qui ?

Corbin avala difficilement.

— Je ne sais pas. Maman non plus, je crois.

— Comment peut-on ne pas savoir ?

Jean rĂ©pondit d’une voix basse:

— Parce qu’à dix-neuf ans, ta mĂšre a Ă©tĂ© entourĂ©e d’hommes qui avaient plus d’argent qu’elle et moins de scrupules.

La piĂšce changea.

Ce n’était plus seulement une affaire de faute, de liaison, de honte. Quelque chose de plus sombre entra, plus vieux que Corbin, plus sale que le mensonge familial.

Liora regarda son pĂšre.

— Tu savais ?

— Je savais qu’elle avait souffert. Pas les dĂ©tails.

— Et Apolline ?

— Elle savait davantage. Elle a choisi une version supportable.

MaĂźtre Fabre intervint:

— Nous devons retrouver HĂ©lĂšne avant de continuer.

Jean s’assit.

— Elle ira chez sa sƓur.

— Tu as dit qu’elle prenait l’air.

Il ne répondit pas.

Liora appela sa tante Marthe, sƓur cadette d’HĂ©lĂšne, une femme que la famille voyait peu parce qu’elle “ne faisait pas d’efforts”. Marthe dĂ©crocha au bout de plusieurs sonneries.

— Enfin, dit-elle. Je me demandais quand tu sortirais de cette maison de théùtre.

— Maman est chez toi ?

Silence.

— Pas encore. Mais elle m’a appelĂ©e. Elle avait peur.

— De qui ?

— De Vincent Ravel. Et de ton pĂšre, un peu. Mais surtout d’elle-mĂȘme.

Liora ferma les yeux.

— Qu’est-ce qui s’est passĂ© quand elle avait dix-neuf ans ?

Marthe soupira longuement.

— Viens. Pas avec Jean. Pas avec Corbin. Et prends quelqu’un qui sait Ă©couter sans couvrir les hommes.

MaĂźtre Fabre leva une main.

— Ça, c’est moi.

Chez Marthe, Ă  l’autre bout de la ville, HĂ©lĂšne n’était pas encore arrivĂ©e. Mais sa sƓur sortit une boĂźte de photos, de lettres, et un carnet d’Apolline que personne n’avait vu.

— Maman l’a gardĂ© jusqu’à sa mort, dit Marthe. Je l’ai pris aprĂšs l’enterrement. Je savais qu’HĂ©lĂšne ne voudrait jamais l’ouvrir.

Le carnet racontait l’annĂ©e des dix-neuf ans d’HĂ©lĂšne.

Pas clairement. Apolline Ă©crivait par fragments, avec des phrases de mĂšre qui a compris trop tard que surveiller n’est pas protĂ©ger.

“HĂ©lĂšne revient de la soirĂ©e Ravel sans ses chaussures.”

“Elle dit qu’elle ne se souvient pas de tout.”

“Vincent prĂ©tend qu’elle l’a cherchĂ©.”

“Jean veut l’épouser. Je ne sais plus si c’est de l’amour ou du sauvetage.”

Liora dut fermer le carnet.

Corbin n’était donc pas seulement le fruit d’un adultĂšre.

Il Ă©tait peut-ĂȘtre le fruit d’une nuit que sa mĂšre n’avait jamais pu nommer.

Marthe versa du café.

— Apolline a dit que Vincent Ă©tait le pĂšre parce que c’était le seul nom assez puissant pour faire peur aux autres. Elle pensait qu’un scandale avec Ravel donnerait Ă  Jean un prĂ©texte pour protĂ©ger HĂ©lĂšne sans expliquer le reste.

— Mais Vincent n’était pas le pĂšre.

— Peut-ĂȘtre pas. Peut-ĂȘtre qu’il le croyait. Peut-ĂȘtre qu’il s’en moquait. Un enfant, dans ce monde-lĂ , est souvent un levier avant d’ĂȘtre une personne.

Liora pensa Ă  Corbin.

À son costume.

À son arrogance.

À sa dette.

À l’enfant derriĂšre tout cela, nĂ© dans un mensonge qu’aucun adulte n’avait eu le courage de nettoyer.

Son téléphone sonna.

Numéro inconnu.

Elle répondit en haut-parleur.

Une voix masculine douce:

— Mademoiselle Carter. Je suis Vincent Ravel. Je crois que nous avons beaucoup à nous dire.

MaĂźtre Fabre fit signe de ne pas parler.

Liora parla quand mĂȘme.

— OĂč est ma mĂšre ?

Un rire discret.

— Quelle question Ă©mouvante. Elle est exactement lĂ  oĂč elle aurait dĂ» ĂȘtre il y a vingt-quatre ans: prĂȘte Ă  dire la vĂ©ritĂ©.

— Passez-la-moi.

— Venez Ă  la maison d’Apolline demain Ă  midi. Seule. Apportez la clĂ© et le dossier.

— Non.

— Alors votre mùre apprendra que certaines histoires anciennes se terminent mieux quand les filles restent silencieuses.

La ligne se coupa.

Marthe posa une main sur la table.

— Il l’a.

Liora regarda MaĂźtre Fabre.

La peur était là, entiÚre.

Mais derriĂšre elle, une autre chose se levait.

— Alors on va à la maison d’Apolline, dit-elle.

— Avec la police ? demanda l’avocate.

Liora regarda la photo déchirée de sa grand-mÚre.

MaĂźtre Fabre demanda Ă  chacun de raconter prĂ©cisĂ©ment ce qu’il avait vu, pas ce qu’il croyait. Cette diffĂ©rence irrita tout le monde au dĂ©but. HĂ©lĂšne voulait expliquer, Corbin voulait se dĂ©fendre, Madame Delaunay voulait commenter la qualitĂ© morale des hommes prĂ©sents, et Liora voulait obtenir d’un coup toutes les rĂ©ponses qu’on lui avait refusĂ©es.

— Les opinions viendront aprùs, dit l’avocate. Les faits d’abord. Les faits sont les seules planches qui ne coulent pas quand la famille se met à pleurer.

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Alors ils parlĂšrent. La date du premier appel de Vincent. Le dĂźner oĂč Corbin avait prĂ©sentĂ© son projet. La visite d’HĂ©lĂšne chez Apolline deux semaines avant la mort. La nuit oĂč Jean Ă©tait rentrĂ© tard avec une enveloppe beige. Chaque Ă©lĂ©ment semblait banal jusqu’à ce qu’on le place prĂšs d’un autre. Le puzzle n’offrait pas encore une image complĂšte, mais il rĂ©vĂ©lait dĂ©jĂ  quelque chose d’essentiel: aucun des adultes n’avait agi dans l’ignorance totale. Chacun savait un morceau. Chacun avait choisi de ne pas demander le morceau voisin.

— Avec tout le monde qu’il pense encore pouvoir effrayer sĂ©parĂ©ment.

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