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Chapitre 07 - Le transfert de Léon

Chapitre 07 - Le transfert de Léon

Camille lut les mots une fois.

Puis une deuxiĂšme.

“Autorisation de transfert mĂ©dical validĂ©e.”

Adrien, lui, comprit avant elle.

—Non.

Il se leva si vite que Camille sursauta. Il prit LĂ©on dans ses bras, comme si l’écran pouvait ouvrir le berceau et l’emporter. Le bĂ©bĂ© se rĂ©veilla avec une plainte Ă©touffĂ©e, son petit visage se froissant sous la lumiĂšre du matin.

Camille attrapa son téléphone.

—Quel transfert ? OĂč ?

Adrien appela l’hĂŽpital pĂ©diatrique associĂ© Ă  leur assurance. Il tomba sur un standard, puis une musique d’attente, puis une voix trop calme.

—Monsieur Marceau, le transport mĂ©dical privĂ© est prĂ©vu pour neuf heures trente Ă  votre domicile. Une demande d’évaluation neurologique prĂ©ventive a Ă©tĂ© signĂ©e par le docteur Vasseur et par la tutrice familiale temporaire.

—La tutrice quoi ?

Camille sentit le sol se dérober.

La voix au téléphone hésita.

—Madame Solange Marceau.

Adrien ferma les yeux.

—Elle n’a aucune autoritĂ© sur mon fils.

—Je comprends, monsieur, mais le dossier indique une situation familiale sensible et une mĂšre prĂ©sentant—

—Ne terminez pas cette phrase.

Camille tendit la main.

—Donne-moi le tĂ©lĂ©phone.

Adrien la regarda, puis obéit.

Camille prit l’appareil.

Sa voix tremblait, mais elle resta claire.

—Je suis Camille Marceau. Je suis la mĂšre de LĂ©on. Je n’ai signĂ© aucun transfert. Si un vĂ©hicule mĂ©dical se prĂ©sente ici, j’appelle la police et je poursuis chaque personne qui touche Ă  mon enfant.

Silence au bout du fil.

Puis la femme répondit, moins mécanique :

—Madame, je vais bloquer le dossier en urgence, mais il me faut une contestation Ă©crite et une piĂšce d’identitĂ©.

—Vous l’aurez dans deux minutes.

Adrien ouvrit dĂ©jĂ  l’ordinateur.

Il ne demanda pas Ă  Camille de s’asseoir. Il ne prit pas la situation en main comme si elle Ă©tait un meuble fragile. Il mit le clavier devant elle.

—Dicte-moi.

Elle dicta.

Chaque mot était une barriÚre autour du berceau.

Pendant qu’ils envoyaient les documents, quelqu’un frappa à la porte.

Pas la porte d’entrĂ©e.

La porte du garage.

Trois coups.

Puis deux.

Adrien et Camille se regardĂšrent.

Personne ne frappait jamais lĂ .

Il prit LĂ©on contre lui. Camille saisit le tĂ©lĂ©phone et appela la police. Cette fois, la peur n’avait plus le temps de se dĂ©guiser en doute.

Adrien ouvrit la porte intérieure qui donnait sur le garage en gardant la chaßne.

Madeleine se tenait dehors.

Pas Solange.

Pas un ambulancier.

Madeleine.

Elle portait un manteau violet, un sac de courses et une expression de femme qui n’a pas dormi.

—Je sais pour le transfert, dit-elle. Je suis venue dĂšs que Juliette m’a appelĂ©e.

Camille ouvrit.

Madeleine entra, essoufflée, les yeux aussitÎt posés sur Léon.

—Mon petit cƓur.

Puis elle regarda Camille.

—Pardon.

Ce seul mot fit monter les larmes de Camille plus vite que toutes les explications.

Madeleine n’avait pas besoin de tout raconter pour qu’elle comprenne. Elle avait vu. Elle avait cachĂ©. Elle avait essayĂ©. Elle avait Ă©chouĂ© parfois. Elle Ă©tait revenue.

—Vous avez fait ce que vous pouviez, dit Camille.

—Non, rĂ©pondit Madeleine. J’ai fait ce que j’ai osĂ©. Ce n’est pas pareil.

La phrase était rude.

Et vraie.

Madeleine sortit de son sac un dossier rouge.

—Solange avait un plan de sortie. Si Adrien rentrait contre elle, elle dĂ©clenchait deux choses : l’évaluation de Camille et le transfert de LĂ©on vers une clinique privĂ©e. Vasseur possĂšde des parts cachĂ©es dans cette clinique. Une fois lĂ -bas, ils auraient demandĂ© une observation de quarante-huit heures. Puis plus.

Adrien pĂąlit.

—Comme Juliette.

Madeleine hocha la tĂȘte.

—Presque. Sauf que cette fois, il y a un bĂ©bĂ©. Donc une fortune, un trust, une maison, un nom Ă  contrĂŽler.

Camille prit Léon dans ses bras.

La police arriva avant le véhicule médical.

L’ambulance privĂ©e arriva cinq minutes aprĂšs.

Camille se tenait sur le perron, LĂ©on contre elle, Adrien Ă  sa droite, Madeleine Ă  sa gauche. Deux policiers interceptĂšrent les ambulanciers dans l’allĂ©e. Ceux-ci montrĂšrent des formulaires, des signatures, une autorisation numĂ©rique.

Un officier plus ĂągĂ©, l’air fatiguĂ© mais attentif, demanda :

—Qui a validĂ© cette demande ?

L’ambulancier rĂ©pondit :

—Madame Marceau.

Camille dit :

—Je suis Madame Marceau.

L’homme regarda sa tablette.

—Ici, il est Ă©crit Solange Marceau.

Adrien eut un rire sans joie.

—Voilà le problùme.

L’officier appela le procureur de permanence. Madeleine remit le dossier rouge. Camille envoya les vidĂ©os. Adrien transfĂ©ra les preuves de Vasseur. En moins d’une heure, ce qui avait Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme une urgence mĂ©dicale devint ce que c’était : une tentative d’extraction d’un enfant sous couvert administratif.

Solange fut arrĂȘtĂ©e Ă  la sortie du cabinet de son avocat.

Vasseur tenta de disparaĂźtre.

Il fut retrouvé dans le parking de la clinique privée, avec un sac de voyage et des billets pour Montréal.

Cette fois, il y eut des menottes.

Camille regarda la scĂšne depuis le tĂ©lĂ©phone d’Adrien, via l’appel vidĂ©o de l’officier.

Elle ne ressentit pas de joie.

Seulement une fatigue immense, et au fond, minuscule, une étincelle qui ressemblait à de la paix.

Le soir, Juliette revint Ă  la maison.

Elle ne entra pas tout de suite dans la chambre de LĂ©on. Elle resta dans le couloir, comme si le seuil d’une nursery demandait un respect particulier.

—J’ai appris pour le transfert, dit-elle.

Camille hocha la tĂȘte.

—Ils ont essayĂ©.

—Ils essaient toujours quand ils sentent qu’ils perdent.

Madeleine prĂ©para du thĂ© dans la cuisine comme si elle n’avait jamais quittĂ© cette maison. Carmen, la voisine d’en face, apporta une soupe sans poser de questions. Deux femmes du quartier vinrent laisser des couches, du pain, des fleurs. La maison que Solange avait tentĂ© de transformer en piĂšge se remplit peu Ă  peu de tĂ©moins.

Adrien les regarda toutes avec une sorte d’étonnement humble.

Camille lui dit :

—Tu croyais qu’une famille, c’était le sang.

Il répondit :

—Je crois que je commence à apprendre.

À minuit, alors que LĂ©on dormait enfin et que la pluie s’était arrĂȘtĂ©e, Camille trouva dans le dossier rouge une derniĂšre feuille que personne n’avait remarquĂ©e.

Une copie du testament d’Étienne Marceau, le pùre d’Adrien.

Au bas de la page, une clause avait été soulignée au crayon.

“Si Solange Marceau est reconnue coupable d’atteinte Ă  l’intĂ©gritĂ© d’un membre de la famille, sa part de gestion dans les biens familiaux sera transfĂ©rĂ©e Ă  la personne dĂ©signĂ©e dans l’annexe B.”

Camille tourna la page.

L’annexe B manquait.

Adrien lut par-dessus son épaule.

—Mon pĂšre avait prĂ©vu quelque chose.

Madeleine, qui rangeait les tasses, devint trĂšs pĂąle.

—Il ne l’a jamais dit à Solange.

Camille la regarda.

—Mais vous savez oĂč elle est.

Madeleine posa lentement une tasse dans l’évier.

—Oui.

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Et dans son regard, Camille comprit que l’annexe B ne donnait pas le pouvoir à Adrien.

Elle le donnait peut-ĂȘtre Ă  quelqu’un que Solange avait cru avoir effacĂ© pour toujours.

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