Chapitre 03 - La fiancée effacée

Chapitre 03 - La fiancée effacée
Adrien ne se souvenait pas dâavoir oubliĂ© une fiancĂ©e.
CâĂ©tait le plus terrifiant.
Il resta plantĂ© au milieu de la chambre de LĂ©on, le bĂ©bĂ© enfin calmĂ© contre son torse, lâordinateur fermĂ© sur la commode et sa mĂšre droite comme une statue fissurĂ©e.
âJe nâai jamais Ă©tĂ© fiancĂ©, dit-il.
Il croyait lâaffirmer.
Mais cela sonna presque comme une question.
Solange eut un soupir agacĂ©, celui quâelle utilisait autrefois quand il rentrait de lâĂ©cole avec une mauvaise note en mathĂ©matiques.
âTu vois, Camille ? VoilĂ exactement pourquoi je dis que tu lui fais du mal. Tu prends une phrase dâune domestique rancuniĂšre et tu lâutilises pour semer le doute dans son esprit.
Camille regarda Adrien.
âTu es sĂ»r ?
âOui.
Puis il pensa Ă lâĂ©tĂ© de ses vingt-neuf ans.
Pas Ă une fiancĂ©e. Ă une pĂ©riode floue. Trois mois quâil avait rangĂ©s dans sa mĂ©moire sous lâĂ©tiquette commode : fatigue, surmenage, accident de voiture mineur, maison de repos au Vermont.
Il se souvenait de chambres blanches, de rideaux tirés, de sa mÚre assise prÚs de lui avec des mots tendres et précis.
Il se souvenait dâavoir demandĂ© plusieurs fois son tĂ©lĂ©phone.
Il se souvenait quâelle lui avait rĂ©pondu :
âQuand tu iras mieux.
Mais il ne se souvenait pas de ce qui avait précédé.
Son silence suffit.
Camille posa une main sur le berceau pour se relever. Adrien voulut lâaider. Elle accepta cette fois. Pas pleinement. Mais elle accepta.
âLe dossier bleu est au grenier, dit-elle.
Solange se plaça devant la porte.
âPersonne ne monte.
Adrien la regarda.
Il aurait voulu voir une mÚre paniquée, dépassée, honteuse. Il vit une femme qui calculait encore.
âPousse-toi.
Elle ne bougea pas.
âTu vas dĂ©truire ta famille pour une fille qui pleure bien ?
Camille eut un léger mouvement de recul.
Adrien le vit.
CâĂ©tait fini.
Pas la colĂšre. Pas la peur.
La permission quâil avait donnĂ©e toute sa vie Ă sa mĂšre de parler ainsi.
Il posa Léon dans le berceau, le recouvrit doucement de sa couverture à étoiles bleues, puis se tourna vers Solange.
âMa famille est dans cette piĂšce. Et tu viens de lui faire du mal.
Cette fois, Solange recula.
Il y a des phrases que les mÚres possessives redoutent plus que les cris : celles qui déplacent le centre du monde.
Le grenier sentait la laine, la poussiĂšre et les sapins de NoĂ«l artificiels. Adrien monta le premier, Camille derriĂšre lui malgrĂ© les protestations de son corps. Elle ne voulait plus rester seule en bas avec Solange, mĂȘme pour quelques minutes. LĂ©on dormait dans son berceau, sous lâĆil dâune camĂ©ra que Adrien avait rebranchĂ©e en direct sur son tĂ©lĂ©phone.
Solange suivit sans y ĂȘtre invitĂ©e.
âTu ne trouveras rien.
âAlors tu devrais ĂȘtre calme, rĂ©pondit Camille.
La phrase était simple.
Elle toucha juste.
Au fond du grenier, derriĂšre des cartons de dĂ©corations et une vieille valise en cuir, il y avait une boĂźte dâarchives bleue. Pas cachĂ©e, exactement. EnterrĂ©e sous des annĂ©es de choses inutiles, ce qui est parfois une meilleure cachette dans les familles qui nâaiment pas jeter.
Adrien lâouvrit.
Ă lâintĂ©rieur, des lettres, des photos, des dossiers mĂ©dicaux.
Et un faire-part.
âAdrien Marceau et Juliette Hartman ont la joieâŠâ
Il ne lut pas la suite.
Son nom était là .
Celui dâune femme quâil ne reconnaissait pas.
Sur la photo jointe, il Ă©tait plus jeune, amaigri, mais souriant. Ă cĂŽtĂ© de lui, une brune aux cheveux courts tenait son bras avec cette pudeur heureuse quâont les femmes qui ne se savent pas encore condamnĂ©es par une belle-mĂšre.
Camille posa les doigts sur lâimage.
âElle Ă©tait belle.
Adrien sentit une nausée froide.
âJe ne me souviens pas dâelle.
Solange se tenait dans lâescalier du grenier. Elle ne pleurait pas. Elle ne criait pas. Elle regardait la photo comme on regarde un vieux dĂ©sagrĂ©ment ressortir dâun tiroir.
âTu Ă©tais malade.
Adrien sortit un dossier médical.
Son nom. Une clinique privĂ©e. âĂtat confusionnel aprĂšs stress Ă©motionnel sĂ©vĂšre.â Signature du docteur Vasseur.
Camille prit une lettre.
LâĂ©criture Ă©tait vive, nerveuse.
âAdrien, ta mĂšre ne me laisse plus te voir. Elle dit que tu refuses de me parler, mais je sais que ce nâest pas vrai. Elle a annulĂ© la salle, averti mes parents, vidĂ© notre appartement. Si tu lis ceci, appelle-moi. MĂȘme si tu ne mâaimes plus. Dis-le-moi toi-mĂȘme.â
La lettre nâavait jamais Ă©tĂ© ouverte.
Adrien porta la main Ă sa bouche.
Un souvenir frappa alors.
Pas une scĂšne complĂšte. Une odeur de pluie. Une voix de femme derriĂšre une porte. Lui, trop lourd dans son lit, essayant de se lever. Solange tenant un verre dâeau.
âElle tâa abandonnĂ©, mon chĂ©ri. Bois. Dors.
Il chancela.
Camille le rattrapa par le bras.
Ironie abominable : elle, qui venait dâĂȘtre attaquĂ©e dans la chambre de leur enfant, soutenait lâhomme qui dĂ©couvrait une autre femme dĂ©truite avant elle.
âOĂč est Juliette ? demanda Camille.
Solange répondit trop vite.
âPartie.
Adrien leva les yeux.
âOĂč ?
âJe nâen sais rien.
Mais la boĂźte bleue savait.
Au fond, sous les papiers médicaux, il y avait une enveloppe cachetée portant une adresse à Portland, dans le Maine, et un nom écrit en lettres administratives :
âJuliette Hartman â Foyer Sainte-Margaret.â
Camille sentit un froid profond.
âUn foyer ?
Adrien ouvrit lâenveloppe.
Il y avait une facture de soins longue durée et une note manuscrite du docteur Vasseur.
âConformĂ©ment Ă votre demande, Mme Hartman restera Ă©loignĂ©e de M. Marceau. Son Ă©tat Ă©motionnel est instable. Elle continue dâaffirmer que le mariage a Ă©tĂ© empĂȘchĂ© par votre intervention.â
Solange ferma les yeux.
Trop tard.
Adrien descendit du grenier sans lui adresser un mot.
Dans la chambre de LĂ©on, le babyphone clignotait toujours. Le bĂ©bĂ© dormait, ignorant que les adultes de sa famille venaient dâouvrir une tombe qui ne contenait aucun mort, seulement une femme effacĂ©e.
Camille regarda son mari.
âOn doit la retrouver.
Adrien hocha la tĂȘte.
Solange, derriĂšre eux, murmura :
âSi vous faites ça, vous perdrez bien plus quâune mĂšre.
Cette fois, sa menace ne porta pas.
Mais sur le tĂ©lĂ©phone dâAdrien, lâapplication de surveillance de la maison afficha soudain une alerte.
Caméra du salon désactivée.
Puis une autre.
CamĂ©ra de lâentrĂ©e dĂ©sactivĂ©e.
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Quelquâun Ă©tait dans la maison.
Et cette personne connaissait le systĂšme mieux que Camille.