Chapitre 06 - La nuit quâAdrien nâavait pas racontĂ©e

Chapitre 06 - La nuit quâAdrien nâavait pas racontĂ©e
La police emmena Solange sans menottes.
Camille le remarqua malgré elle.
Il y a des femmes quâon menotte pour moins quâune gifle, moins quâune menace, moins quâun enfant terrorisĂ© dans un berceau. Solange, elle, sortit de la maison avec son cardigan marine fermĂ© jusquâau cou, la tĂȘte haute, comme une invitĂ©e mal comprise.
Vasseur suivit dans une autre voiture.
Juliette resta sur le perron, sous la pluie fine, les bras serrĂ©s autour dâelle.
âVous devriez rentrer, dit Camille.
âPas encore.
Adrien Ă©tait dans le salon. Il regardait le tapis tachĂ© par la pluie de lâimpermĂ©able de Juliette, les papiers Ă©parpillĂ©s, la mallette disparue, comme si la piĂšce appartenait Ă quelquâun dâautre.
Camille monta voir Léon.
Le bĂ©bĂ© dormait enfin. Sa petite bouche faisait ce mouvement de succion invisible des nourrissons qui rĂȘvent de lait. Elle posa deux doigts sur la couverture Ă Ă©toiles bleues et sentit la vie, chaude, tĂȘtue, innocente.
Elle aurait voulu rester lĂ jusquâĂ la fin du monde.
Mais la phrase de Solange lâattendait en bas.
âDemande Ă ton mari oĂč il Ă©tait vraiment hier soir.â
Camille redescendit.
Adrien leva les yeux avant quâelle parle.
âJe vais te le dire.
Elle resta prĂšs de lâescalier.
Pas loin par colĂšre.
Loin parce quâelle avait besoin dâun morceau dâespace oĂč tenir debout.
âAlors dis-le.
Il prit une respiration.
âJe nâĂ©tais pas Ă Hartford pour le travail.
Camille ne bougea pas.
Le corps apprend parfois Ă Ă©conomiser les rĂ©actions. Trop de chocs dans une journĂ©e, et mĂȘme le cĆur se met Ă parler plus bas.
âJâĂ©tais Ă Portland, dit-il.
Juliette, prĂšs de la porte, ferma les yeux.
Camille regarda lâune puis lâautre.
âAvec elle ?
âNon, rĂ©pondit Juliette. Pas avec moi. Pour moi.
Adrien sâapprocha dâun pas, puis sâarrĂȘta quand il vit Camille se raidir.
âMadeleine mâa contactĂ© il y a trois jours. Elle disait avoir des preuves contre ma mĂšre, mais elle refusait de me les envoyer. Elle voulait que je vienne les chercher en personne. Elle avait peur que Solange surveille mes mails.
âEt tu ne mâas rien dit.
âJe voulais ĂȘtre sĂ»r avant de tâapporter encore une histoire impossible.
Camille rit.
Cette fois, le rire était amer.
âTu voulais ĂȘtre sĂ»r. Moi, je devais ĂȘtre crue sans preuve, mais toi, tu avais besoin dâĂȘtre sĂ»r.
Il baissa la tĂȘte.
âOui.
Ce oui-lĂ Ă©tait peut-ĂȘtre la chose la plus honnĂȘte quâil pouvait offrir.
Mais lâhonnĂȘtetĂ© nâenlevait pas la douleur.
Juliette prit la parole avec prudence.
âIl est venu au foyer. Je ne savais pas quâil viendrait. Madeleine lâavait convaincu de demander mon dossier. Je lui ai dit de rentrer immĂ©diatement quand elle a vu sur son tĂ©lĂ©phone que certaines camĂ©ras de votre maison se dĂ©sactivaient.
Camille regarda Adrien.
âTu avais une alerte ?
âOui.
âEt tu as roulĂ© toute la nuit.
âOui.
âPourquoi ton tĂ©lĂ©phone Ă©tait occupĂ© quand je tâai appelĂ© ?
Adrien sortit son portable, le posa sur la table.
âIl ne lâĂ©tait pas. Les appels nâapparaissent pas. Madeleine pense que ma mĂšre avait installĂ© une redirection sur le rĂ©seau de la maison. Quand tu appelais depuis le fixe ou via le Wi-Fi, ça passait par son tĂ©lĂ©phone Ă elle.
Camille se souvenait.
Elle sâĂ©tait enfermĂ©e dans la salle de bain la veille au soir pour appeler Adrien en chuchotant. Trois fois. Pas de rĂ©ponse. Puis Solange avait frappĂ© doucement Ă la porte.
âTu devrais dormir, Camille. Tu te fais du mal.
Elle avait cru devenir folle.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre cela, la cruautĂ© la plus efficace : dĂ©placer les murs assez lentement pour que la victime doute de ses propres pas.
Adrien ouvrit son téléphone. Une vidéo apparut. Madeleine, assise dans une cuisine modeste, les cheveux attachés, parlait devant une tasse de thé.
âSi vous regardez ceci, monsieur Adrien, câest que je ne me suis pas trompĂ©e. Votre mĂšre ne veut pas seulement se dĂ©barrasser de votre femme. Elle veut obtenir une tutelle de fait sur lâenfant. Vasseur a dĂ©jĂ prĂ©parĂ© les papiers. Jâai cachĂ© lâenveloppe dans lâarmoire parce quâelle ne fouille jamais les endroits quâelle croit trop ordinaires.â
Camille écouta sans cligner des yeux.
Madeleine continua :
âJuliette nâa pas disparu. On lâa rendue invisible. Ne laissez pas Camille devenir la suivante.â
La vidĂ©o sâarrĂȘta.
Le salon sembla plus petit.
Adrien dit :
âJe suis rentrĂ© aussi vite que jâai pu.
Camille ferma les yeux.
Elle voulait le haĂŻr pour ne pas avoir compris plus tĂŽt. Elle voulait lui pardonner parce quâil Ă©tait revenu. Elle voulait dormir pendant vingt ans.
Aucune de ces envies ne pouvait tenir dans la mĂȘme poitrine sans faire mal.
âJe ne sais pas si ça suffit, dit-elle.
Il hocha la tĂȘte.
âJe sais.
Cette rĂ©ponse lâĂ©mut malgrĂ© elle.
Pas de promesse grandiose. Pas de âje vais tout rĂ©parerâ. Juste un homme qui commençait enfin Ă comprendre que certaines fissures ne se referment pas parce quâon les regrette.
Juliette prit son sac.
âJe vais partir.
Adrien se tourna vers elle.
âJe peux vous aider.
âVous lâavez dĂ©jĂ fait en cessant de croire votre mĂšre.
Elle hésita, puis ajouta :
âUn jour, peut-ĂȘtre, nous parlerons de ce qui a Ă©tĂ© perdu. Mais pas aujourdâhui. Aujourdâhui, votre femme et votre fils ont besoin dâun monde qui ne tourne pas autour de votre culpabilitĂ©.
Camille sentit cette phrase entrer en elle comme une main ferme.
Juliette nâĂ©tait pas venue reprendre sa place. Elle Ă©tait venue empĂȘcher quâune autre femme perde la sienne.
Avant de partir, elle donna Ă Camille un papier.
âLâadresse de Madeleine. Elle veut vous voir quand vous serez prĂȘte.
La nuit tomba tĂŽt.
La maison avait changĂ© dâodeur. Elle ne sentait plus seulement le lait tiĂšde, la lessive et le bois cirĂ©. Elle sentait la peur aprĂšs la bataille, cette odeur intĂ©rieure que les murs gardent un moment.
Camille dormit dans la chambre de Léon, sur le fauteuil à bascule.
Adrien dormit sur le tapis, contre la porte.
Il ne demanda pas Ă ĂȘtre pardonnĂ©.
Il resta lĂ .
Au matin, le babyphone émit un son.
Pas celui du bébé.
Une notification enregistrée.
Camille attrapa lâappareil.
Un fichier audio programmĂ© sâouvrit automatiquement. La voix de Solange sortit du petit haut-parleur, basse, presque tendre.
âSi tu entends ceci, Camille, câest que mon fils a choisi contre moi. Tu crois lâavoir sauvĂ©. Mais LĂ©on nâest pas en sĂ©curitĂ© avec toi. Et jâai pris mes dispositions.â
Adrien se redressa dâun coup.
Camille sentit le froid lui traverser les bras.
Dans le berceau, sous la couverture blanche à étoiles bleues, Léon dormait encore.
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Mais sur lâĂ©cran du babyphone, un message venait dâapparaĂźtre :
âAutorisation de transfert mĂ©dical validĂ©e.â