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Chapitre 05 - La femme que personne ne devait revoir

Chapitre 05 - La femme que personne ne devait revoir

Juliette Hartman n’avait pas l’allure d’une femme folle.

Camille pensa cela avec une honte immédiate, comme si elle avait avalé, malgré elle, un morceau du mensonge de Solange.

Juliette avait les traits tirĂ©s, les mains abĂźmĂ©es par le froid, mais elle se tenait droite. Son impermĂ©able beige gouttait sur le tapis du salon. Elle ne demanda pas Ă  s’asseoir. Elle ne demanda mĂȘme pas si elle dĂ©rangeait. Les femmes qu’on a dĂ©jĂ  effacĂ©es savent que la politesse sert parfois Ă  les faire repartir.

—Comment es-tu entrĂ©e ? demanda Solange.

—Par la porte, rĂ©pondit Juliette. C’est nouveau pour moi.

Adrien la regardait comme un homme face Ă  une photo de lui-mĂȘme prise dans une vie qu’on lui a volĂ©e.

—Je suis dĂ©solĂ©, dit-il.

Juliette tourna vers lui un visage calme.

—Je ne suis pas venue pour tes excuses. Pas encore.

La phrase était juste. Terriblement juste.

Camille sentit une estime immédiate pour cette femme.

Vasseur, lui, avait reculé prÚs du canapé. Il tenait sa mallette contre lui comme un enfant tient un cartable.

—Madame Hartman, votre prĂ©sence ici est inappropriĂ©e.

Juliette sourit.

—Vous m’avez appelĂ©e inappropriĂ©e avant de m’appeler instable. Je vois que vous gardez le mĂȘme ordre.

Adrien passa une main dans ses cheveux.

—Qui vous a prĂ©venue ?

Juliette regarda Camille.

—Madeleine.

Camille eut un souffle.

—Elle est vivante ?

—Oui. Et elle est furieuse d’ĂȘtre obligĂ©e de se cacher parce qu’une femme de mĂ©nage voit parfois mieux qu’un mĂ©decin.

Solange ferma les yeux.

Trop d’anciennes portes s’ouvraient en mĂȘme temps. Camille aurait presque pu entendre les serrures craquer dans toute la maison.

Juliette sortit de son sac un classeur fin, protégé par une pochette plastique.

—Madeleine m’a retrouvĂ©e il y a six mois. Elle cherchait des traces de ce que Solange faisait Ă  Camille. En regardant les anciennes factures, elle a compris qu’il y avait eu un prĂ©cĂ©dent. Moi.

Adrien murmura :

—Je ne me souviens presque pas.

Juliette acquiesça.

—Je le sais. Au dĂ©but, je croyais que tu m’avais abandonnĂ©e. Pendant des annĂ©es, je t’ai dĂ©testĂ©. Puis Madeleine m’a apportĂ© une copie de ton dossier mĂ©dical. Les doses. Les sĂ©jours. Les visites filtrĂ©es. Ta mĂšre ne t’a pas seulement menti. Elle t’a rendu incapable de choisir.

Solange explosa.

—Je t’ai sauvĂ© ! Tu allais l’épouser aprĂšs six mois ! Elle voulait ton argent, ta maison, ton nom !

—Je voulais sa cuisine avec les carreaux moches, dit Juliette.

La phrase coupa court à la grande tragédie.

Camille sentit ses yeux se remplir de larmes.

Parce que c’était cela, la vĂ©ritĂ© d’un amour ordinaire : parfois il ne veut ni fortune ni nom. Il veut seulement une cuisine oĂč rire en prĂ©parant du cafĂ©.

Adrien ferma les yeux.

Juliette continua.

—J’étais enceinte.

Le salon se vida de son bruit.

MĂȘme la pluie sembla tomber plus loin.

Adrien ouvrit les yeux.

—Quoi ?

Solange tourna la tĂȘte vers Juliette avec une lenteur de vieille bĂȘte blessĂ©e.

—Tu n’avais pas le droit.

—D’ĂȘtre enceinte ? Ou de le dire ?

Camille porta une main Ă  sa bouche.

Vasseur se raidit.

Adrien ne respirait plus vraiment.

—Un enfant ? demanda-t-il.

Juliette secoua la tĂȘte.

—Je l’ai perdu au foyer Sainte-Margaret. Je n’ai jamais su si c’était le stress, les mĂ©dicaments qu’on m’a donnĂ©s, ou seulement la vie qui se vengeait au hasard. Le docteur Vasseur a signĂ© que j’étais dĂ©lirante quand j’ai demandĂ© qu’on vous appelle.

Adrien chancela.

Cette fois, Camille le soutint sans réfléchir.

Juliette ne dĂ©tourna pas les yeux. Elle n’était pas cruelle. Elle refusait seulement d’adoucir une vĂ©ritĂ© que d’autres avaient durcie Ă  sa place.

—Je ne te raconte pas ça pour te faire souffrir, Adrien. Tu souffriras de toute façon. Je te le raconte parce que ton fils a pleurĂ© aujourd’hui dans le mĂȘme genre de piĂšce oĂč moi, j’ai suppliĂ© qu’on te prĂ©vienne.

Camille sentit LĂ©on bouger Ă  l’étage dans le babyphone.

Un petit souffle. Un froissement de couverture.

La maison entiÚre sembla écouter ce bruit.

La police arriva dix minutes plus tard.

Deux agents montÚrent vérifier la chambre du bébé. Un troisiÚme resta au salon avec Adrien, Camille, Solange, Vasseur et Juliette. Les documents furent photographiés. Les vidéos copiées. La mallette saisie.

Solange tenta d’abord de parler de malentendu familial. Puis de crise nerveuse de Camille. Puis de vieille rancune de Juliette.

À chaque phrase, Juliette dĂ©posait un papier sur la table.

Un relevé de la clinique.

Une lettre jamais envoyée.

Un reçu de paiement signé par Solange.

Une note du foyer : “Aucune visite autorisĂ©e sans accord familial.”

Enfin, elle posa la derniĂšre preuve.

Une cassette audio.

—Je l’ai gardĂ©e parce que je croyais que personne ne m’écouterait jamais, dit-elle. C’est Ă©trange, ce qu’une femme garde quand on lui a tout pris.

La cassette venait d’un vieux dictaphone. Le son Ă©tait mauvais, mais clair.

La voix de Solange y était plus jeune.

“Tu ne porteras pas un Marceau. Je m’en assurerai.”

Camille sentit la piĂšce basculer.

Vasseur parla enfin, trop vite :

—Je n’ai jamais cautionné—

Juliette tourna vers lui des yeux secs.

—Vous avez signĂ©.

Il se tut.

Adrien regardait sa mĂšre.

Il n’y avait plus d’enfant dans ses yeux. Plus de fils qui attendait une explication assez douce pour continuer Ă  aimer sans rĂ©flĂ©chir. Il y avait un homme devant une femme qui avait utilisĂ© le mot amour comme couverture pendant des annĂ©es.

—Pourquoi ? demanda-t-il.

Solange eut un rire tremblant.

—Parce que vous me quittiez tous. Ton pùre est mort en me laissant une maison pleine de silence. Toi, tu voulais une vie qui n’avait plus besoin de moi. Puis elle
 puis celle-là
 puis Camille. Toujours des femmes pour prendre ma place.

Camille dit doucement :

—Une place qu’on force n’est pas de l’amour.

Solange la fixa avec une haine pure.

—Ne me donne pas de leçon dans ma maison.

Adrien répondit avant Camille.

—Ce n’est plus ta maison.

La phrase eut un effet physique.

Solange porta la main Ă  sa gorge.

—Pardon ?

Adrien sortit son téléphone.

—J’ai appelĂ© mon avocat sur la route quand l’alerte du babyphone s’est dĂ©clenchĂ©e. Les papiers sont prĂȘts depuis ce matin. Cette maison appartient au trust de LĂ©on. Camille et moi en sommes les tuteurs. Tu n’as plus aucun droit d’y entrer.

Solange pĂąlit.

Pour la premiĂšre fois, elle eut peur.

Pas d’avoir fait du mal.

De perdre les clés.

Un policier s’approcha.

—Madame Marceau, nous allons vous demander de nous suivre pour dĂ©poser votre version.

Solange se tourna vers Vasseur.

—Dites quelque chose.

Le médecin baissa les yeux.

Et dans ce simple regard, elle comprit qu’il ne sauverait que lui-mĂȘme.

Alors Solange fit ce que font les personnes qui n’ont plus le contrîle : elle regarda Camille et chercha le point faible.

—Tu crois avoir gagnĂ© ? murmura-t-elle. Demande Ă  ton mari oĂč il Ă©tait vraiment hier soir.

Adrien se figea.

Camille aussi.

La phrase tomba dans le salon comme une seconde gifle.

Solange sourit, enfin sĂ»re d’avoir laissĂ© une blessure.

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Et cette fois, ce ne fut pas un dossier qui s’ouvrit.

Ce fut la confiance.

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