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Chapitre 08 - InĂšs de Marseille

Chapitre 08 - InĂšs de Marseille

InÚs Mendes ne ressemblait pas à une dénonciatrice.

Lorsque ValĂ©rie la vit sur l’écran de son tĂ©lĂ©phone, le lendemain matin, elle dĂ©couvrit une femme de soixante-dix ans peut-ĂȘtre, cheveux blancs coupĂ©s court, peau brune marquĂ©e par le soleil, foulard bleu nouĂ© sans recherche autour du cou. Elle se tenait dans une cuisine Ă©troite oĂč l’on devinait des carreaux anciens, une cafetiĂšre italienne et des plantes aromatiques sur un rebord de fenĂȘtre.

Rien chez elle ne criait le secret de famille. C’était peut-ĂȘtre pour cela que ValĂ©rie eut envie de la croire.

« Clara Ă©tait ma sƓur cadette », dit InĂšs. « Elle avait vingt-six ans quand elle a rencontrĂ© Charles Vance. »

Eli Ă©tait assis Ă  cĂŽtĂ© de ValĂ©rie dans la petite salle rĂ©servĂ©e aux familles. Il n’avait presque pas dormi. Son visage avait cette fatigue nouvelle des gens qui cessent de se mentir.

« Elle était enceinte de lui ? » demanda-t-il.

InĂšs le regarda longtemps Ă  travers l’écran.

« Oui. »

Un mot. Une porte.

« Qu’est devenu l’enfant ? »

La vieille femme baissa les yeux.

« On nous a dit qu’il Ă©tait mort-nĂ©. »

Valérie sentit Eli se tendre.

« On vous a dit ? »

InĂšs hocha lentement la tĂȘte.

« Clara Ă©tait seule Ă  San Gabriel. Elle m’écrivait chaque semaine. Puis les lettres ont changĂ©. Plus courtes. MĂ©fiantes. Elle disait que madame Vance surveillait les bureaux, que Charles voulait reconnaĂźtre l’enfant mais qu’on lui conseillait d’attendre. Ensuite, plus rien pendant deux mois. »

Dans le couloir, une aide-soignante poussa un chariot. Des gobelets cliquetĂšrent. La banalitĂ© du matin rendait l’histoire plus terrible.

« Et aprÚs ? » demanda Valérie.

« AprĂšs, un avocat amĂ©ricain est venu Ă  Marseille. Il a apportĂ© un certificat. Il a dit que le bĂ©bĂ© n’avait pas survĂ©cu et que Clara avait signĂ© un accord de confidentialitĂ©. »

« Vous l’avez vue ? »

« Deux ans plus tard. » La voix d’InĂšs se fendit Ă  peine. « Elle ne parlait presque plus. Elle disait seulement : ils ont pris mon fils. »

Eli se leva brusquement. Il fit quelques pas, revint, incapable de choisir entre fuir et entendre.

Valérie posa une main sur son ventre. Son enfant avait ses heures de mouvement, ses silences, ses petits coups qui la ramenaient au présent lorsque le passé des autres devenait trop lourd.

« Vous pensez que l’enfant a vĂ©cu ? » demanda-t-elle.

Inùs sortit une enveloppe d’un tiroir. Elle l’ouvrit avec des gestes lents.

« Clara en Ă©tait convaincue. Avant de mourir, elle m’a envoyĂ© ceci. »

Elle montra un bracelet de naissance, jauni, avec un nom Ă  peine lisible.

Baby Mendes-Vance.

Et une date.

Valérie fit le calcul avant Eli.

« Cet enfant aurait quarante ans aujourd’hui. »

InÚs acquiesça.

Eli pĂąlit.

« Pourquoi nous appeler maintenant ? »

La vieille femme eut un sourire triste.

« Parce que quelqu’un m’a appelĂ©e hier. Un homme. Il m’a demandĂ© si je possĂ©dais encore les affaires de Clara. Il avait une voix polie, mais il savait trop de choses. »

« Martin Hayes », dit Eli.

InĂšs regarda ailleurs.

« Ce nom, je l’ai dĂ©jĂ  entendu. Clara l’avait Ă©crit dans une lettre : si quelque chose m’arrive, ne fais jamais confiance Ă  Hayes. »

Valérie sentit le cercle se refermer.

Diane, Adrienne, Hayes, Clara. Des noms qui formaient une constellation sombre autour de son bébé.

« Madame Mendes », dit ValĂ©rie, « pourquoi Diane aurait-elle peur de mon enfant aujourd’hui ? »

InĂšs la fixa avec une tendresse inattendue.

« Parce qu’un enfant qu’on ne peut pas effacer oblige les anciens mensonges Ă  revenir respirer. »

La phrase resta dans la piùce aprùs la fin de l’appel.

Eli se rassit. Il avait l’air d’un homme qui venait de comprendre que son nom de famille n’était pas une maison, mais une façade.

« Je dois parler à ma mÚre. »

Valérie sentit la lassitude la traverser.

« Vous croyez encore qu’elle va vous dire la vĂ©ritĂ© parce que vous la demandez gentiment ? »

« Non. »

« Alors pourquoi ? »

Il la regarda.

« Parce que cette fois, je veux qu’elle mente en me regardant. »

C’était une phrase dure, mais pas triomphante. ValĂ©rie y entendit quelque chose de cassĂ© qui ne cherchait pas Ă  ĂȘtre plaint.

Ils dĂ©cidĂšrent qu’Eli irait seul chez Diane. ValĂ©rie refusa de l’accompagner. Pas par peur. Par dignitĂ©.

« Je ne vais pas entrer enceinte de sept mois dans le salon d’une femme qui a dit que mon bĂ©bĂ© ne devrait pas naĂźtre. »

Eli accepta.

Avant de partir, il passa voir Sophie. Elle dessinait avec sa main valide, un chien disproportionné et un bébé dans une poussette.

« Papa ? »

« Oui ? »

« Si le bĂ©bĂ© vient, mamie Diane va ĂȘtre fĂąchĂ©e ? »

Il s’assit prùs d’elle.

« Peut-ĂȘtre. »

« Alors il faudra lui dire qu’on s’en fiche. »

Eli rit doucement, mais ses yeux brillĂšrent.

« Oui. Il faudra lui dire ça. »

La maison de Diane Vance se trouvait derriĂšre un portail noir, au bout d’une allĂ©e bordĂ©e d’agapanthes. Eli avait grandi lĂ , dans un dĂ©cor si maĂźtrisĂ© qu’il avait confondu l’ordre avec la sĂ©curitĂ©.

Diane l’attendait dans le salon, une tasse de thĂ© devant elle, comme si elle avait convoquĂ© un fils turbulent et non un homme dont la vie venait d’ĂȘtre fracturĂ©e.

« Tu as mauvaise mine », dit-elle.

Il resta debout.

« Clara Mendes. »

La main de Diane s’immobilisa au-dessus de la soucoupe.

Ce fut tout. Mais Eli n’avait plus besoin de davantage.

« Qu’as-tu fait de son enfant ? »

Diane reposa la tasse avec une lenteur parfaite.

« Tu ne veux pas poser cette question. »

« Si. »

Elle leva enfin les yeux.

« Alors prépare-toi à ne plus jamais regarder ton pÚre comme un héros. »

Au mĂȘme instant, Ă  l’hĂŽpital, Sophie tendit son dessin Ă  ValĂ©rie.

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Au dos, sans comprendre l’importance de ce qu’elle rĂ©pĂ©tait, elle avait Ă©crit une phrase entendue chez sa grand-mĂšre :

Hayes a dit que le premier bébé avait encore un nom.

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