Chapitre 12 - La petite Lucie

Chapitre 12 - La petite Lucie
Lucie avait neuf ans, des cheveux noirs coupĂ©s au carrĂ© et une passion sĂ©rieuse pour les cailloux en forme de cĆur.
RaphaĂ«l montra sa photo sur son tĂ©lĂ©phone avec la prĂ©caution dâun homme qui prĂ©sentait une flamme. On la voyait sur une plage de Marseille, accroupie prĂšs de lâeau, tenant dans sa paume un galet blanc.
« Elle vit avec sa mĂšre en France », dit-il. « Elle est arrivĂ©e hier avec moi. Je ne voulais pas lâamener Ă lâhĂŽpital. Je lâai laissĂ©e chez Martin, avec une voisine. »
Sa voix ne tremblait pas encore. Elle allait trembler plus tard, quand le corps comprendrait ce que lâesprit refuse.
Hayes était assis en face de lui, détruit.
« Diane a envoyĂ© quelquâun avec un document. La voisine a cru que câĂ©tait une autorisation familiale. Lucie est montĂ©e dans la voiture. »
Eli se leva.
« On appelle la police. Maintenant. »
« Déjà fait », dit Nora, téléphone en main. « Alerte en cours. »
ValĂ©rie regarda la piĂšce : Eli, RaphaĂ«l, Hayes, Julien, Nora. Tous les adultes avaient soudain le mĂȘme visage, celui de lâimpuissance qui cherche une tĂąche utile pour ne pas sâĂ©crouler.
Elle pensa à Sophie. à son carnet violet. Aux enfants qui devenaient messagers, témoins, leviers. Une rage ancienne monta en elle.
« OĂč Diane pourrait-elle lâemmener ? »
Eli répondit immédiatement.
« à la maison de la falaise. »
Tous se tournĂšrent vers lui.
« Une propriĂ©tĂ© familiale au nord. Elle nây va jamais officiellement. Câest lĂ quâelle rĂšgle les choses sans domestiques. »
Raphaël le fixa.
« Vous avez une maison pour les arrangements sales ? »
Eli ne se défendit pas.
« Oui. »
Ce oui-là , simple et honteux, évita une discussion inutile.
La police fut prĂ©venue. Un vĂ©hicule partit. Eli voulut y aller. RaphaĂ«l aussi. On leur dit dâattendre. Bien sĂ»r, ils nâattendirent pas longtemps.
ValĂ©rie aurait dĂ» rester Ă lâhĂŽpital.
Elle resta.
Ce fut lâun des gestes les plus difficiles de sa vie.
On croit souvent que le courage consiste Ă courir vers le danger. Parfois, pour une femme enceinte de sept mois, il consiste Ă sâasseoir dans une chambre avec une enfant blessĂ©e, Ă sourire doucement, et Ă ne pas laisser la peur transformer son corps en champ de bataille.
Sophie regardait un dessin animé sans le voir.
« Ils vont retrouver la petite fille ? » demanda-t-elle.
ValĂ©rie sâassit prĂšs dâelle.
« Ils font tout pour. »
« Mamie Diane est méchante ? »
La question était trop grande pour six ans.
Valérie choisit ses mots.
« Ta grand-mÚre a fait des choses trÚs graves. »
« Parce quâelle nâaime pas les bĂ©bĂ©s ? »
Valérie posa une main sur son ventre.
« Je crois surtout quâelle nâaime pas ce quâelle ne peut pas contrĂŽler. »
Sophie réfléchit.
« Alors elle doit ĂȘtre trĂšs fatiguĂ©e. Parce que moi, je contrĂŽle rien. »
Valérie eut un rire bref, presque douloureux.
« Câest souvent comme ça quâon commence Ă ĂȘtre libre. »
Pendant ce temps, sur la route de la falaise, Eli conduisait derriĂšre la voiture de police. RaphaĂ«l Ă©tait Ă cĂŽtĂ© de lui. Deux frĂšres de sang, Ă©trangers lâun Ă lâautre, reliĂ©s par une enfant en danger et par la mĂȘme femme qui avait dĂ©placĂ© leurs vies sans leur demander.
« Si elle lui fait peur⊠» commença Raphaël.
« On la rĂ©cupĂšre », dit Eli. « On ne lui donne pas plus de place dans ta tĂȘte avant. »
Raphaël le regarda.
« Tu parles comme quelquâun qui apprend vite quand il nâa plus le choix. »
« Jâaurais prĂ©fĂ©rĂ© apprendre plus tĂŽt. »
« Tout le monde prĂ©fĂšre. Ăa ne ressuscite personne. »
Eli accepta la phrase. Il commençait Ă comprendre que le pardon, sâil venait un jour, ne serait pas doux. Il aurait des bords.
La maison de la falaise apparut derriĂšre des cyprĂšs tordus par le vent. Blanche, basse, presque belle, avec lâocĂ©an au loin. Une voiture noire Ă©tait garĂ©e devant.
La police approcha prudemment. Eli vit une lumiĂšre dans le salon.
Puis la porte sâouvrit.
Lucie sortit seule.
Elle tenait son sac contre elle. Ses yeux étaient secs, mais trop grands.
RaphaĂ«l courut vers elle. Il tomba Ă genoux avant de la toucher, comme sâil craignait quâelle se brise.
« Papa. »
« Je suis là . »
Elle se serra contre lui.
Diane apparut dans lâembrasure, calme, enveloppĂ©e dans un chĂąle gris.
« Quelle comédie », dit-elle.
Les policiers lui demandÚrent de lever les mains. Elle obéit avec un mépris parfait.
Eli sâapprocha.
« Pourquoi ? »
Diane le regarda comme on regarde une erreur persistante.
« Parce que les enfants font toujours parler les adultes. »
Un policier la fit avancer. Au moment de passer prÚs de Raphaël, elle murmura :
« Ta mĂšre a signĂ©. Nâoublie jamais ça. »
Raphaël se figea.
Lucie leva la tĂȘte.
« Papa, la dame mâa donnĂ© une lettre. Elle a dit que tu devais la lire quand tu serais prĂȘt Ă savoir pourquoi mamie Clara tâavait vraiment laissĂ©. »
Dans sa petite main, il y avait une enveloppe ancienne.
May you like
Diane venait dâĂȘtre arrĂȘtĂ©e.
Mais mĂȘme menottĂ©e, elle avait laissĂ© une derniĂšre morsure.