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Chapitre 15 - Nathan

Chapitre 15 - Nathan

Le nom de Nathan produisit sur Julien Moreau un effet que ValĂ©rie n’aurait pas attendu d’un vieux notaire habituĂ© aux testaments honteux.

Il se leva, puis se rassit aussitĂŽt, comme si ses jambes avaient oubliĂ© leur fonction. Ses mains cherchaient quelque chose sur la table : un stylo, un dossier, un dĂ©tail capable de le ramener dans un monde oĂč les morts restaient morts et les enfants disparus ne revenaient pas par la bouche d’une avocate compromise.

« Nathan est mort à quatre ans », dit-il.

Adrienne Bell ne répondit pas tout de suite.

Elle semblait prendre un plaisir presque triste Ă  regarder les certitudes se fissurer.

« C’est ce que Diane a fait inscrire. »

Eli avait le visage fermé.

« Je n’ai jamais entendu parler de lui. »

« Bien sĂ»r que non. » Adrienne se tourna vers lui. « Il Ă©tait nĂ© avant votre mariage familial officiel, avant les photos, avant le rĂŽle de grande Ă©pouse irrĂ©prochable. Le pĂšre n’était pas Charles. »

Valérie sentit la piÚce se refroidir.

« Qui était le pÚre ? »

Adrienne posa un dossier plus épais sur la table.

« Martin Hayes. »

Le silence fut si complet que l’on entendit, derriùre la cloison, la sonnerie lointaine d’un ascenseur.

RaphaĂ«l Ă©clata d’un rire bref, sans amusement.

« Donc l’homme qui m’a Ă©levĂ© avait dĂ©jĂ  un fils avec la femme qui m’a volĂ© Ă  ma mĂšre. »

Personne ne corrigea. Il n’y avait rien à corriger.

Julien couvrit son visage une seconde.

« Diane a dĂ©clarĂ© l’enfant mort. Charles l’a appris aprĂšs leur mariage. Il voulait annuler certaines dispositions, mais elle
 »

« Elle l’a tenu par le scandale », termina Adrienne. « Comme elle nous a tous tenus. »

Valérie regarda la photo du petit Nathan. Un enfant aux cheveux clairs, sérieux, debout prÚs de Charles qui ne souriait pas. Un enfant qui avait grandi quelque part avec une fausse tombe derriÚre lui.

« OĂč est-il ? » demanda Eli.

Adrienne secoua la tĂȘte.

« Je ne sais pas. »

« Vous mentez. »

« Pas cette fois. Je sais seulement que Diane envoyait de l’argent chaque annĂ©e Ă  une institution privĂ©e dans le nord de l’Espagne, puis Ă  un compte suisse. Les transferts vers la fondation devaient solder ce passĂ© avant que la succession ne soit gelĂ©e. »

Valérie pensa à une femme qui avait passé sa vie à transformer les enfants en lignes comptables : Raphaël déplacé, Nathan effacé, Sophie intimidée, son bébé menacé avant de respirer.

Elle sentit une douleur basse dans le ventre, pas forte, mais assez nette pour la faire pĂąlir.

Eli le vit immédiatement.

« Valérie ? »

« Ça va. »

Nora aurait détesté cette réponse. Valérie aussi, maintenant.

« En fait, non. Je vais m’asseoir ailleurs et appeler mon obstĂ©tricienne. »

Eli se leva.

« Je viens avec vous ? »

Elle le regarda.

Il n’y avait plus dans sa question cette vieille certitude masculine d’ĂȘtre utile par dĂ©finition. Il demandait vraiment.

« Oui », dit-elle.

Dans le couloir, elle respira lentement. L’obstĂ©tricienne demanda des dĂ©tails, conseilla un contrĂŽle par prudence. Rien de dramatique. Mais ValĂ©rie comprit que son corps lui adressait une mise en demeure : elle ne pouvait pas porter seule la vĂ©ritĂ© de trois gĂ©nĂ©rations.

Eli attendit sans parler. C’était peut-ĂȘtre le plus beau geste qu’il ait fait depuis son retour : ne pas remplir le silence pour se rassurer.

« J’ai peur », dit-elle soudain.

Il tourna vers elle un visage bouleversé.

« Je sais. »

« Non. Vous ne savez pas. J’ai peur que votre mĂšre trouve encore une porte. J’ai peur que votre culpabilitĂ© ressemble Ă  de l’amour pendant trois semaines puis s’épuise. J’ai peur que mon enfant naisse dans une histoire oĂč tout le monde veut rĂ©parer quelque chose Ă  travers lui. »

Il reçut chaque phrase.

« Alors on Ă©crira une autre histoire. Pas vite. Pas en prĂ©tendant que je n’ai rien cassĂ©. Mais je serai lĂ . MĂȘme si vous ne me pardonnez pas. MĂȘme si vous ne voulez jamais de moi autrement que comme pĂšre de cet enfant. »

Valérie ferma les yeux.

Ce n’était pas une dĂ©claration romantique. C’était mieux : une renonciation au droit d’ĂȘtre rĂ©compensĂ©.

Plus tard, Ă  l’hĂŽpital, le contrĂŽle fut rassurant. Le bĂ©bĂ© allait bien. ValĂ©rie fut invitĂ©e Ă  se reposer. Elle accepta, parce que l’hĂ©roĂŻsme permanent est une maladie que beaucoup de femmes apprennent trop tĂŽt.

Dans la chambre d’observation, Sophie entra avec un dessin.

On y voyait un bébé, un chien, une femme avec une blouse blanche, un homme aux cheveux noirs, et une grand-mÚre dessinée trÚs loin, derriÚre une barriÚre.

« C’est pour le bĂ©bĂ© », dit-elle.

Valérie sourit.

« Il va beaucoup aimer. »

Sophie grimpa prudemment sur la chaise.

« Papa dit qu’on cherche encore un monsieur perdu. Nathan. »

ValĂ©rie tourna la tĂȘte vers Eli, qui eut l’air de s’excuser d’exister.

« Oui », dit-elle. « On cherche Nathan. »

Sophie réfléchit, puis fouilla dans la poche de son sweat.

« Mamie Diane avait une photo dans son sac. Je l’ai prise quand elle criait au tĂ©lĂ©phone. »

Elle tendit un petit carré froissé.

Valérie le déplia.

C’était une photo rĂ©cente. Un homme d’une quarantaine d’annĂ©es devant une librairie, quelque part en Europe.

Au dos, une adresse manuscrite.

Madrid.

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Ne le laissez jamais revenir.

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