Chapitre 04 - La vidéo du dimanche

Chapitre 04 - La vidéo du dimanche
Ils nâouvrirent pas la clĂ© USB dans le service.
ValĂ©rie insista. Pas devant Sophie, pas sur un ordinateur hospitalier sans tĂ©moin, pas dans lâurgence dâun couloir oĂč Diane Vance avait sĂ»rement encore des yeux. Eli protesta Ă peine. Sa colĂšre, pour la premiĂšre fois depuis longtemps, cherchait une direction juste.
Nora proposa la petite salle de rĂ©union du service pĂ©diatrique, celle oĂč lâon annonçait parfois des nouvelles difficiles et oĂč personne nâavait jamais pensĂ© Ă changer les chaises orange.
« Je peux rester », dit-elle. « Comme témoin. »
Valérie acquiesça.
Eli regarda lâenveloppe scellĂ©e posĂ©e sur la table. Elle lui paraissait disproportionnĂ©e, presque ridicule : un peu de plastique, un mouchoir froissĂ©, une clĂ© de quelques centimĂštres. Pourtant il avait lâimpression quâelle contenait tout ce quâil avait refusĂ© de voir.
ValĂ©rie sâassit lentement, Ă cause du poids de son ventre et dâune fatigue quâelle cachait trop bien. Eli eut le rĂ©flexe de vouloir lâaider. Elle recula sa chaise toute seule.
« Ne commencez pas Ă jouer lâhomme attentionnĂ© dans les salles oĂč cela vous arrange », dit-elle sans hausser la voix.
Il encaissa.
« Vous avez raison. »
Cette rĂ©ponse-lĂ la surprit davantage quâune dĂ©fense.
Nora brancha la clĂ© sur son ordinateur personnel, hors rĂ©seau de lâhĂŽpital. Un dossier unique apparut.
Dimanche.
Le fichier vidéo se lança.
Lâimage tremblait un peu. Sophie avait dĂ» filmer avec une tablette ou un vieux tĂ©lĂ©phone. On voyait un salon Ă©lĂ©gant, trop grand pour ĂȘtre chaleureux : le salon des Vance, avec ses rideaux Ă©pais, ses cadres dorĂ©s, ses bouquets parfaits qui semblaient nâavoir jamais eu dâodeur.
Diane était debout prÚs de la cheminée. Une autre femme, de dos, consultait un dossier. On entendait mal au début. Puis la voix de Diane devint nette.
« Eli ne doit pas savoir avant que tout soit réglé. »
Lâautre femme rĂ©pondit :
« Vous comprenez les risques si elle dĂ©cide de faire reconnaĂźtre lâenfant ? »
Valérie sentit son sang se retirer de son visage.
Eli resta pétrifié.
Sur lâĂ©cran, Diane croisa les bras.
« Cette grossesse est une catastrophe. Elle va tout rouvrir. Les statuts, le testament de Charles, la clause de filiation⊠tout. »
« Et Sophie ? » demanda lâautre femme.
Diane eut un silence.
« Sophie restera protĂ©gĂ©e tant quâEli ne perd pas la tĂȘte avec cette mĂ©decin. »
Valérie entendit Eli inspirer brusquement.
La vidĂ©o bougea. Sophie devait se cacher derriĂšre un meuble. Un morceau de son doudou apparut dans le bas de lâimage. Lâenfance espionnait la monstruositĂ© des adultes.
Lâautre femme se tourna un peu. Nora fit pause.
« Je la connais », murmura-t-elle.
Valérie et Eli se tournÚrent vers elle.
« Câest MaĂźtre Adrienne Bell. Elle siĂšge au comitĂ© dâĂ©thique de lâhĂŽpital. Elle est aussi avocate pour plusieurs grandes familles de San Gabriel. »
Eli ferma les yeux.
« Elle travaille pour ma mÚre. »
La vidéo reprit.
Diane baissa la voix, mais Sophie avait approchĂ© lâappareil.
« Trouvez un moyen administratif, juridique, médical, peu importe. Je veux que Valérie Torres disparaisse de cette histoire avant la naissance. »
Valérie porta une main à son ventre.
Il nây avait pas de menace directe dans la phrase. Pas le genre de phrase qui hurle. Non. CâĂ©tait pire : une phrase de salon, prononcĂ©e entre deux vases, avec le calme dâune femme qui croit que lâargent peut dĂ©placer les corps comme des meubles.
Sur lâĂ©cran, Sophie laissa Ă©chapper un petit bruit. Diane se retourna.
La vidéo se coupa brusquement.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Les chaises orange, le distributeur de mouchoirs, le nĂ©on bourdonnant au plafond : tout avait lâair indĂ©cent de banalitĂ© aprĂšs ce quâils venaient dâentendre.
Eli posa ses deux mains sur la table.
« Elle a utilisé Sophie. »
Valérie le regarda avec une froideur lasse.
« Elle a surtout compris que Sophie pouvait la trahir sans le vouloir. »
« Câest pour ça quâelle Ă©tait au parc avec elle aujourdâhui. »
« Peut-ĂȘtre. »
Nora rembobina les derniĂšres secondes. Juste avant la coupure, on distinguait une silhouette dans le reflet dâun miroir du salon. Un homme, debout dans lâembrasure dâune porte, immobile.
Eli se pencha.
« Attendez. »
Lâimage Ă©tait floue. Pourtant il reconnut la posture avant de reconnaĂźtre le visage.
« Câest Martin Hayes. »
Valérie ne connaissait pas ce nom.
Eli, lui, semblait avoir avalé un souvenir amer.
« Lâancien associĂ© de mon pĂšre. Il est censĂ© avoir quittĂ© le pays il y a dix ans, aprĂšs un scandale financier. »
Nora agrandit lâimage. Le reflet devint granuleux, mais suffisant.
Un homme dâune soixantaine dâannĂ©es, mince, costume sombre, regard dur. Il ne parlait pas. Il Ă©coutait.
ValĂ©rie comprit quâils nâĂ©taient plus seulement dans lâhistoire dâune belle-mĂšre cruelle et dâun homme lĂąche.
Il y avait un testament. Une clause. Un associĂ© disparu. Une avocate liĂ©e Ă lâhĂŽpital.
Et au milieu de tout cela, deux enfants : Sophie, blessée, et celui qui bougeait doucement sous sa paume.
Le tĂ©lĂ©phone dâEli vibra encore.
Cette fois, il décrocha et mit le haut-parleur.
La voix de Diane remplit la petite salle.
« Eli, Ă©coute-moi bien. Tu vas sortir Sophie de cet hĂŽpital immĂ©diatement. Et si ValĂ©rie croit quâune vidĂ©o dâenfant va la protĂ©ger, rappelle-lui que je sais exactement qui a signĂ© son contrat ici. »
Valérie ne bougea pas.
Eli, lui, regarda lâĂ©cran figĂ© sur le visage de Martin Hayes.
Pour la premiÚre fois, il répondit à sa mÚre sans baisser la voix.
« Non. »
Au bout du fil, le silence de Diane fut plus effrayant que sa colĂšre.
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Puis elle dit seulement :
« Dans ce cas, mon fils, tu vas apprendre ce que ton pĂšre nâa jamais osĂ© te dire. »