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Chapitre 16 - Madrid dans la poche d’une enfant

Chapitre 16 - Madrid dans la poche d’une enfant

Il y a des voyages que l’on ne fait pas tout de suite, mĂȘme lorsqu’une adresse vous brĂ»le les doigts.

ValĂ©rie resta Ă  San Gabriel. Son obstĂ©tricienne fut catĂ©gorique, et pour une fois personne ne discuta. Eli partit pour Madrid avec RaphaĂ«l et Julien, accompagnĂ©s d’un enquĂȘteur privĂ© recommandĂ© par Nora, dont le rĂ©seau de connaissances semblait inclure la moitiĂ© des personnes compĂ©tentes du continent.

Avant de partir, Eli vint voir ValĂ©rie dans la petite chambre oĂč elle devait se reposer.

Il tenait son passeport à la main, ridicule détail administratif au milieu des ruines familiales.

« Je vous appellerai dĂšs qu’on saura quelque chose. »

« Je sais. »

Il resta debout, maladroit.

« Je ne pars pas pour fuir. »

Elle leva les yeux.

« Je ne vous l’ai pas reprochĂ©. »

« Non. Mais j’ai passĂ© des annĂ©es Ă  le faire. Il vaut mieux que je me surveille. »

Cette luciditĂ©-lĂ , discrĂšte, lui fit plus d’effet qu’elle ne voulait l’admettre.

« Trouvez Nathan », dit-elle. « Mais ne lui demandez pas de sauver votre famille. Il aura déjà assez à porter. »

Eli hocha la tĂȘte.

À Madrid, la librairie se trouvait dans une rue calme du quartier de ChamberĂ­. Des livres d’occasion en vitrine, une vieille sonnette, une odeur de papier sec et de cafĂ©. Rien qui annonce un enfant dĂ©clarĂ© mort, une fortune gelĂ©e, une femme enceinte protĂ©gĂ©e par un testament vieux de dix ans.

L’homme de la photo rangeait des ouvrages sur une table.

Il leva les yeux lorsque Eli entra.

Pendant une seconde, aucun des deux ne comprit pourquoi l’air changeait.

Puis Raphaël, derriÚre Eli, murmura :

« Nathan ? »

L’homme se raidit.

« Je ne m’appelle pas comme ça. »

Sa voix était française avec un accent espagnol léger, comme si plusieurs vies avaient laissé chacune une trace.

Julien s’avança doucement.

« Quel nom utilisez-vous ? »

« Nicolås Herrera. Et je vais vous demander de sortir. »

Eli vit ses mains. Elles tremblaient Ă  peine. Pas de peur : de colĂšre ancienne.

« Nous ne sommes pas envoyés par Diane », dit-il.

Le nom eut l’effet d’une pierre jetĂ©e dans une vitre.

NicolĂĄs recula.

« Sortez. »

RaphaĂ«l posa sur le comptoir la photo d’enfance.

« Elle vous a déclaré mort. »

Nicolás fixa l’image. Son visage se ferma, puis quelque chose se brisa au coin de sa bouche.

« Je le sais. »

Ce fut Eli qui pĂąlit.

« Vous savez ? »

« J’ai reçu des paiements toute ma vie pour ne pas revenir. D’abord par ceux qui m’ont Ă©levĂ©, puis directement. Quand j’ai voulu savoir, on m’a montrĂ© des papiers. On m’a dit que ma mĂšre Ă©tait dangereuse, que les Vance Ă©taient toxiques, que mon existence dĂ©truirait des gens. »

« Et vous avez cru ? » demanda RaphaĂ«l, plus durement qu’il ne l’aurait voulu.

NicolĂĄs le regarda.

« J’avais seize ans. Vous, Ă  seize ans, vous aviez dĂ©jĂ  compris toutes les formes de manipulation ? »

Raphaël se tut.

Julien sortit les documents. Les preuves. Les copies. Le nom de Hayes. Celui de Diane. Le lien avec les transferts. NicolĂĄs Ă©couta sans s’asseoir.

« Pourquoi maintenant ? » demanda-t-il.

Eli pensa à Valérie.

« Parce que ma mĂšre a menacĂ© l’enfant que j’attends avec une femme que j’ai dĂ©jĂ  blessĂ©e. Parce qu’elle a fait peur Ă  ma fille. Parce que RaphaĂ«l a retrouvĂ© le nom qu’on lui avait volĂ©. Parce que vous existez. »

NicolĂĄs eut un sourire amer.

« VoilĂ  une rĂ©ponse trĂšs amĂ©ricaine. Empiler les raisons jusqu’à ce que la culpabilitĂ© ait l’air d’une mission. »

Raphaël faillit rire. Eli aussi, malgré tout.

L’homme qui avait Ă©tĂ© Nathan les invita finalement dans l’arriĂšre-boutique.

Il ne voulait pas d’argent. Pas de maison. Pas du nom Vance.

« Je veux voir Diane », dit-il.

Julien secoua la tĂȘte.

« Ce n’est peut-ĂȘtre pas prudent. »

« Je n’ai pas dit que je voulais lui parler seul. Je veux qu’elle me voie vivant devant un juge. »

À San Gabriel, ValĂ©rie reçut l’appel en pleine nuit. Eli parla doucement pour ne pas la brusquer.

« On l’a trouvĂ©. Il s’appelle NicolĂĄs maintenant. Il sait une partie. Il veut venir tĂ©moigner. »

Valérie sentit les larmes lui monter aux yeux.

Pas pour les Vance. Pour Clara, pour Nathan, pour toutes ces femmes dont les enfants avaient Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s au nom de l’ordre familial.

« Alors qu’il vienne comme NicolĂĄs », dit-elle. « Pas comme preuve. Comme homme. »

Le lendemain, Diane demanda une audience d’urgence.

Son avocat transmit une proposition : elle acceptait de dĂ©bloquer une part des fonds pour RaphaĂ«l et NicolĂĄs si Eli renonçait Ă  reconnaĂźtre l’enfant de ValĂ©rie dans la succession.

Valérie lut le document assise au bord de son lit.

Elle ne trembla pas.

Elle rit.

Un rire bas, sans joie, mais puissant.

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Diane croyait encore qu’un enfant pouvait se nĂ©gocier.

Cette fois, elle allait apprendre qu’une mĂšre fatiguĂ©e peut devenir plus dangereuse qu’un empire entier lorsqu’elle cesse de demander la permission.

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