Chapitre 06 - Celle qui portait le nom dâune morte

Chapitre 06 - Celle qui portait le nom dâune morte
Jeanne avait survĂ©cu parce quâun pompier dĂ©butant avait menti.
Elle raconta cela assise dans la petite cuisine de Lucie, un verre dâeau entre les mains, pendant que lâambulance attendait toujours en bas. Le mĂ©decin avait renoncĂ© Ă comprendre. Ă Paris, mĂȘme les urgences savent parfois que les familles ont des hĂ©morragies invisibles.
â JâĂ©tais secrĂ©taire chez Valmont, dit Jeanne. Pas importante. Juste assez proche pour taper des lettres que je nâaurais pas dĂ» lire.
Elle regarda la sacoche sur la table.
â Ătienne mâavait demandĂ© dâapporter une copie de certains documents Ă HĂ©lĂšne si quelque chose tournait mal. Il savait quâAriane prĂ©parait une pression, pas un meurtre. Enfin⊠il espĂ©rait que ce ne serait quâune pression.
Gabrielle lâĂ©coutait sans sâasseoir.
Ses jambes tenaient par colĂšre.
â Vous Ă©tiez dans la voiture ?
Jeanne hocha la tĂȘte.
â Ă lâarriĂšre. Ătienne mâa prise en route. Il voulait que je tĂ©moigne devant le notaire sur les menaces dâAriane. La voiture a Ă©tĂ© percutĂ©e prĂšs du pont. Ătienne est mort avant lâarrivĂ©e des secours. Moi, jâĂ©tais coincĂ©e, brĂ»lĂ©e sur un cĂŽtĂ©, mais consciente.
Lucie se signa.
Jeanne continua.
â Quand les hommes de Valmont sont arrivĂ©s avant la police, jâai compris que je ne survivrais pas longtemps si mon nom restait dans le dossier. Un pompier mâa entendue supplier. Il avait une sĆur femme de mĂ©nage chez les Delmas. Il savait. Il a inscrit âvictime non identifiĂ©e transfĂ©rĂ©eâ au lieu de mon nom, puis il a dit aux policiers que la passagĂšre Ă©tait morte sur place.
Madeleine murmura :
â Et Ariane a cru tenir son cadavre.
â Elle a surtout cru tenir son silence, dit Jeanne.
Elle ouvrit la boĂźte Ă boutons.
Ă lâintĂ©rieur, il nây avait presque pas de boutons.
Il y avait des microfilms, deux clĂ©s, des copies de lettres, et une petite photographie dâHĂ©lĂšne assise dans un parc, Gabrielle bĂ©bĂ© contre elle. DerriĂšre elles, floue mais reconnaissable, Jeanne se tenait prĂšs dâun arbre.
Gabrielle toucha la photo.
â Vous nous avez surveillĂ©es.
â ProtĂ©gĂ©es, si le mot nâest pas trop prĂ©tentieux.
Gabrielle eut un rire court.
â Tout le monde mâa protĂ©gĂ©e sans rien me dire. Câest fou comme la protection ressemble Ă une piĂšce sans fenĂȘtre.
Jeanne accepta la remarque.
â Tu as raison.
Cela la rendit moins détestable.
Pas moins coupable de silence.
Mais plus honnĂȘte que les autres.
Gabrielle pensa alors Ă toutes les femmes de sa famille qui avaient appris Ă choisir entre deux malheurs et Ă appeler cela de la sagesse. HĂ©lĂšne avait choisi de cacher sa fille. Lucie avait choisi de taire une menace pour Ă©viter une tombe. Madeleine avait choisi d'attendre d'ĂȘtre assez forte. Aucune n'Ă©tait pure. Toutes avaient payĂ©. Ce que Gabrielle refusait, dĂ©sormais, c'Ă©tait que les hommes et les femmes qui avaient fabriquĂ© ces choix viennent ensuite leur reprocher leurs cicatrices.
Julien examinait les microfilms.
â Ce ne sont pas seulement des preuves sur lâaccident.
â Non, dit Jeanne. Câest la comptabilitĂ© noire de Valmont et Delmas Ă lâĂ©poque. Commissions occultes, parts cachĂ©es, prĂȘte-noms. Ariane ne craignait pas seulement quâon sache quâelle a fait tuer Ătienne. Elle craignait quâon dĂ©couvre que lâexpansion du groupe Delmas a Ă©tĂ© financĂ©e par des contrats hospitaliers truquĂ©s.
Madeleine ferma les yeux.
â Des hĂŽpitaux ?
â Des maisons de retraite aussi.
La cuisine sembla soudain trop petite pour lâhorreur quâelle contenait.
Gabrielle pensa aux grands galas, aux fondations pour lâenfance, aux discours sur la dignitĂ©, aux rubans coupĂ©s devant les photographes. Elle pensa Ă sa mĂšre qui recousait des robes pour payer les mĂ©dicaments, pendant que ceux qui lâavaient Ă©crasĂ©e donnaient leur nom Ă des ailes dâhĂŽpital.
â Combien de gens ont souffert pour leurs signatures ? demanda-t-elle.
Jeanne baissa les yeux.
â Trop.
Un téléphone vibra.
Celui de Julien.
Il lut le message, puis pĂąlit.
â Victor demande une rencontre. Maintenant. Au siĂšge du groupe.
Gabrielle ricana.
â Il est pressĂ© de rĂ©cupĂ©rer son jouet.
â Il dit quâil a quelque chose sur Ariane.
Madeleine se redressa.
â Ou il veut nous attirer.
Lucie, depuis le sol, murmura :
â Victor nâest pas Ariane.
Gabrielle la regarda durement.
â Tu le dĂ©fends ?
â Non. Mais ce soir, quand Paul a parlĂ©, Victor avait peur comme quelquâun qui dĂ©couvre. Pas comme quelquâun qui savait.
Gabrielle repensa Ă son visage au palais. Lâarrogance, oui. La violence sociale, oui. Mais quand Ătienne avait Ă©tĂ© nommĂ©, il avait paru sincĂšrement perdu.
On peut ĂȘtre coupable dâune cruautĂ© sans ĂȘtre coupable de tous les crimes de ses parents.
Cette nuance la contraria.
Elle aurait préféré un monde propre.
Madeleine prit sa canne.
â Nous irons.
â Vous ne dĂ©cidez pas pour moi, dit Gabrielle.
â Non. Mais je viens avec vous si vous dĂ©cidez dây aller.
Lucie tenta de se lever.
â Toi, tu vas Ă lâhĂŽpital, dit Gabrielle.
â Je dois finir de parler.
â Tu parleras vivante.
Pour la premiĂšre fois depuis lâouverture de la sacoche, Lucie sourit faiblement.
â Tu as vraiment le caractĂšre dâHĂ©lĂšne.
Gabrielle ne sut pas si cela la consola ou lâacheva.
Une heure plus tard, elle entra au siĂšge Delmas, avenue Montaigne, toujours vĂȘtue de sa robe noire et argent. Les agents dâaccueil la reconnurent. Certains baissĂšrent les yeux. Dâautres la regardĂšrent comme on regarde une nouvelle patronne avant de savoir si elle sera juste.
Victor les attendait dans la salle du conseil.
Il nâavait plus sa bouteille de champagne. Il avait perdu le sourire, le mĂ©pris public, lâassurance facile. Il restait un homme en smoking froissĂ©, debout sous le portrait dâĂtienne Delmas.
â Jâai Ă©tĂ© un salaud avec vous, dit-il.
Gabrielle sâarrĂȘta.
Elle nâattendait pas cela.
â Câest votre dĂ©fense ?
â Non. Câest le seul dĂ©but que je puisse prononcer sans mentir.
Julien se plaça prĂšs de la porte. Madeleine sâassit lentement au bout de la table.
Victor posa un dossier devant Gabrielle.
â Ma mĂšre mâa toujours dit quâĂtienne avait failli ruiner la famille pour une femme de service. Ce soir, jâai compris quâelle mâavait appris Ă mĂ©priser votre mĂšre pour ne jamais rĂ©pondre de la sienne.
Gabrielle nâouvrit pas le dossier.
â Pourquoi me montrer ça ?
â Parce quâAriane ne va pas tomber avec de vieilles cassettes. Elle va dire quâelles sont manipulĂ©es, que Jeanne est instable, que Madeleine est sĂ©nile, que vous ĂȘtes une hĂ©ritiĂšre opportuniste. Elle sait faire.
â Et vous savez faire quoi, Victor ?
Il poussa le dossier vers elle.
â Je sais oĂč elle garde les originaux rĂ©cents.
Gabrielle ouvrit enfin.
Ă lâintĂ©rieur, un plan de propriĂ©tĂ©, des photos de sĂ©curitĂ©, et le nom dâun coffre privĂ© Ă GenĂšve.
Puis Victor ajouta :
â Mais il y a un prix.
Madeleine frappa la table de sa canne.
â Ăvidemment.
Victor ne la regarda pas.
Ses yeux restaient sur Gabrielle.
â Je ne demande pas lâentreprise. Je ne demande pas le pardon.
â Alors quoi ?
Il inspira.
â Je veux que vous regardiez cette clĂ© et que vous me disiez pourquoi elle porte le nom de votre mĂšre.
Il posa un petit objet métallique sur la table.
Une clé de coffre.
Gravée de deux lettres : H.M.
HélÚne Moreau.
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Et Gabrielle comprit que sa mĂšre nâavait pas seulement cachĂ© des preuves.
Elle avait gardĂ© quelque chose que mĂȘme Victor ignorait.