Chapitre 04 - La sacoche dâĂtienne

Chapitre 04 - La sacoche dâĂtienne
Gabrielle quitta le palais par la porte principale.
Elle aurait pu reprendre lâentrĂ©e de service pour aller plus vite. Ses jambes la connaissaient dĂ©jĂ . Mais quelque chose en elle refusa. AprĂšs vingt-huit ans Ă vivre dans les marges de cette famille, elle ne sortirait pas par le couloir des plateaux sales.
Julien la suivit, puis Madeleine, qui avançait moins vite mais avec cette autoritĂ© sĂšche des vieilles femmes quâon a trop longtemps prises pour dĂ©coratives. Deux gardes leur ouvrirent la route parmi les invitĂ©s, les journalistes, les actionnaires dĂ©jĂ au tĂ©lĂ©phone.
DerriĂšre eux, Victor cria quelque chose que Gabrielle ne comprit pas.
Ou ne voulut pas comprendre.
Dans la voiture, elle rappela Lucie.
Pas de réponse.
Elle rappela encore.
Rien.
Le chauffeur de Madeleine ne posa aucune question. Paris glissait derriĂšre les vitres, noir et dorĂ©, indiffĂ©rent. Les quais, les façades, les feux rouges sur la pluie fine. Tout paraissait trop beau pour ce qui Ă©tait en train dâarriver.
Gabrielle regardait son tĂ©lĂ©phone comme on regarde une porte fermĂ©e derriĂšre laquelle quelquâun quâon aime ne respire peut-ĂȘtre plus.
â Elle ne mâa jamais menti, dit-elle.
Madeleine posa sa main gantée sur la sienne.
â Peut-ĂȘtre quâelle tâa protĂ©gĂ©e.
â Câest le nom Ă©lĂ©gant du mensonge.
La vieille dame ne retira pas sa main.
â Souvent, oui.
Lâappartement de Lucie se trouvait dans un immeuble modeste du XIe arrondissement, au quatriĂšme sans ascenseur. La porte Ă©tait entrouverte.
Gabrielle sentit une part dâelle redevenir petite fille avant mĂȘme dâentrer.
La cuisine avait été fouillée. Les tiroirs ouverts, les chaises renversées, la boßte à couture au sol. Des bobines roulaient prÚs du radiateur. Sur la table, la nappe cirée était déchirée au couteau.
Lucie était assise par terre dans le couloir, adossée au mur, consciente mais pùle, une serviette pressée contre son front.
â Ils nâont pas eu le fond, murmura-t-elle.
Gabrielle tomba Ă genoux.
â Tais-toi. Respire.
â Pas le temps.
â Si. Cette fois, on prend le temps.
Julien appelait déjà les secours. Madeleine resta prÚs de la porte, droite comme une sentinelle.
Lucie attrapa le poignet de Gabrielle.
â DerriĂšre la vieille machine Ă coudre.
Gabrielle tourna la tĂȘte.
La Singer noire de sa mĂšre, celle quâHĂ©lĂšne avait gardĂ©e comme dâautres gardent une alliance, Ă©tait renversĂ©e sur le cĂŽtĂ©. Le compartiment du bas, celui oĂč Lucie rangeait les aiguilles spĂ©ciales, pendait Ă moitiĂ©.
Gabrielle sâapprocha.
Ses doigts tremblaient plus maintenant que sur lâestrade.
Elle souleva le panneau.
DerriÚre, enveloppée dans une housse de toile grise, la sacoche était là .
Cuir brun, craquelé, une poignée abßmée, deux initiales effacées : E.D.
Ătienne Delmas.
Pendant une seconde, Gabrielle n'osa pas la toucher. Elle revit sa mĂšre assise tard le soir, les lunettes au bout du nez, reprisant des manches pour des femmes qui ne lui demandaient jamais si elle avait mangĂ©. Elle revit Lucie refermant trop vite certains placards quand elle entrait dans la piĂšce. Elle revit surtout ces annĂ©es oĂč elle avait cru que l'absence de rĂ©ponse Ă©tait une fatalitĂ©, alors que la rĂ©ponse dormait Ă deux mĂštres de son assiette.
Tout l'appartement semblait la regarder. Les murs jaunis, la machine Ă coudre, les bobines tombĂ©es, mĂȘme la nappe dĂ©chirĂ©e. Rien n'Ă©tait luxueux ici, mais chaque objet avait protĂ©gĂ© une vĂ©ritĂ© que les salons dorĂ©s voulaient effacer.
Gabrielle la prit comme on soulĂšve un enfant endormi.
â Je voulais te la donner, dit Lucie.
Sa voix était pleine de honte.
â Quand ? demanda Gabrielle sans se retourner.
Lucie pleura silencieusement.
â Chaque annĂ©e.
La phrase fit plus mal que si elle avait crié.
Chaque année.
Chaque anniversaire, chaque NoĂ«l, chaque fois que Gabrielle avait demandĂ© pourquoi sa mĂšre avait acceptĂ© de passer pour une voleuse, pourquoi personne ne les invitait jamais nulle part, pourquoi Lucie refusait de traverser certaines rues oĂč vivaient dâanciens patrons.
Chaque année, la vérité dormait derriÚre une machine à coudre.
â HĂ©lĂšne mâa fait jurer, dit Lucie. Elle avait peur. Elle disait que Madeleine devait dâabord rassembler assez de parts, sinon ils te briseraient avant mĂȘme que tu sois majeure.
â Qui est venu ? demanda Julien.
Lucie ferma les yeux.
â Un homme jeune. Brun. TrĂšs poli. Il a dit quâil venait de la part de Victor.
Gabrielle regarda la sacoche.
â Victor savait.
â Non, dit Madeleine depuis la porte.
Tout le monde se tourna vers elle.
La vieille dame avait ramassĂ© quelque chose prĂšs du paillasson : un bouton de manchette en or blanc, gravĂ© dâun V minuscule entourĂ© dâune couronne.
â Pas Victor, reprit Madeleine. Valmont.
Ariane.
Gabrielle sentit la fatigue se transformer en une chose dure.
Les secours arrivĂšrent. Lucie refusa de partir avant dâavoir vu Gabrielle ouvrir la sacoche. Le mĂ©decin protesta. Madeleine le regarda. Il cessa de protester.
Ă lâintĂ©rieur, il y avait un dossier bleu, une petite cassette audio, des actions anciennes et une photographie.
La photo montrait Ătienne Delmas devant une voiture, le bras autour dâHĂ©lĂšne Moreau. HĂ©lĂšne portait une robe simple, pas un uniforme. Elle riait. Dans lâautre main dâĂtienne, on voyait une enveloppe scellĂ©e.
Au dos, quelques mots :
âPour notre fille, quand la maison cessera de mentir.â
Gabrielle posa la photo contre son cĆur.
Le dossier contenait les preuves de la reconnaissance. Mais pas seulement.
Il contenait aussi un contrat secret entre Diane Delmas et Ariane de Valmont : si Ătienne renonçait Ă reconnaĂźtre lâenfant dâHĂ©lĂšne, Ariane financerait lâexpansion du groupe Delmas en Espagne. Si Ătienne persistait, Diane sâengageait Ă âneutraliser le risque successoralâ.
Neutraliser.
Ce mot, Ă©crit Ă lâencre noire, avait remplacĂ© dans leur monde les mots âfemmeâ et âbĂ©bĂ©â.
Julien prit la cassette.
â Il faut la numĂ©riser.
Lucie tendit une main.
â Non. Ăcoutez maintenant.
Gabrielle la regarda.
â Pourquoi ?
Sa tante avait les yeux pleins de peur.
â Parce que la voix qui est dessus nâest pas celle que tu crois.
Le vieux lecteur de Lucie, posé sur une étagÚre avec des disques de Brel et Barbara, fonctionnait encore. Julien inséra la cassette.
Un grésillement.
Puis la voix dâĂtienne.
âDiane, je signerai demain. Gabrielle portera mon nom.â
Une voix de femme répondit.
Ce nâĂ©tait pas Diane.
Ce nâĂ©tait pas Ariane.
Gabrielle devint glacée.
Elle connaissait cette voix depuis lâenfance.
CâĂ©tait celle de Lucie.
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Et dans lâenregistrement, sa tante disait :
âAlors HĂ©lĂšne et la petite mourront avec toi.â