Chapitre 02 - La morte qui possédait encore des actions

Chapitre 02 - La morte qui possédait encore des actions
La lettre était dans une enveloppe couleur crÚme, glissée depuis le début dans la doublure intérieure de la veste de Julien Marescu.
Gabrielle ne lâavait pas ouverte devant un notaire.
Elle lâavait ouverte dans une cuisine trop petite, un soir de fĂ©vrier, avec un radiateur qui cognait dans le mur et sa tante Lucie debout prĂšs de lâĂ©vier, incapable de sâasseoir. Il y avait eu lâodeur du cafĂ© brĂ»lĂ©, la pluie contre les vitres, et cette enveloppe arrivĂ©e quinze ans trop tard dans la vie dâune fille qui croyait connaĂźtre son histoire.
Ce soir, au palais dâAubrac, la mĂȘme enveloppe semblait plus lourde quâun coffre.
Victor Delmas regardait la vieille dame du premier rang.
â Madeleine, dit-il dâune voix basse.
Il ne lâappelait pas madame. Pas tante. Pas marraine. Seulement Madeleine. Comme on prononce le nom dâune difficultĂ© quâon croyait enterrĂ©e.
Madeleine Armand leva les yeux vers lui.
â Tu as toujours manquĂ© dâĂ©ducation, Victor. Ce soir, cela te coĂ»te cher.
Quelques invités se raidirent.
Tout le monde connaissait Madeleine Armand, mĂȘme ceux qui prĂ©tendaient ne pas lire les journaux financiers. Veuve dâun industriel discret, actionnaire ancienne du groupe Delmas, femme sans enfant officielle, elle avait disparu des dĂźners mondains depuis presque dix ans. On disait quâelle perdait la tĂȘte. On disait quâelle parlait aux portraits. On disait surtout ce que Diane Delmas avait intĂ©rĂȘt Ă faire rĂ©pĂ©ter.
Gabrielle savait, elle, que Madeleine nâavait jamais perdu la tĂȘte.
Elle avait seulement cessé de la baisser.
â Cette femme nâa aucune autoritĂ© ici, dit Diane.
Sa voix tremblait juste assez pour que ceux qui savaient Ă©couter lâentendent.
â Quelle femme ? demanda Madeleine. La vieille folle ? Lâactionnaire gĂȘnante ? Ou la belle-sĆur que vous avez fait interner trois semaines pour lâempĂȘcher de voter contre votre fils ?
La salle se figea.
Victor tourna la tĂȘte vers sa mĂšre.
Diane posa deux doigts sur sa gorge.
â Madeleine exagĂšre. Elle a toujours aimĂ© les scĂšnes.
â Les scĂšnes, non, rĂ©pondit Madeleine. Les preuves, oui.
Julien tendit lâenveloppe Ă Gabrielle.
Elle la prit, mais ne la lut pas encore.
Il fallait que la salle voie dâabord Victor. Pas le grand patron, pas lâhomme aux interviews impeccables, pas le collectionneur de maisons et de femmes trop jeunes. Victor sans son dĂ©cor. Victor dĂ©couvrant que lâhistoire de sa famille contenait une porte dont il nâavait pas la clĂ©.
Gabrielle sâapprocha du micro.
â Cette lettre a Ă©tĂ© Ă©crite par HĂ©lĂšne Moreau, ma mĂšre.
Diane ferma les yeux une fraction de seconde.
Ă cĂŽtĂ© dâelle, un homme ĂągĂ© se leva si brutalement que sa chaise recula sur le marbre. CâĂ©tait Paul Delmas, lâoncle de Victor, quâon voyait rarement sans un verre Ă la main et une plaisanterie indĂ©cente. Ce soir, il ne plaisantait pas.
â Tu nâas pas le droit de prononcer ce nom ici, dit-il.
Gabrielle tourna vers lui son regard froid.
â Câest justement parce que personne ne lâa prononcĂ© que je suis lĂ .
Elle ouvrit la lettre.
Le papier avait jauni. LâĂ©criture de sa mĂšre Ă©tait fine, penchĂ©e, un peu nerveuse. Gabrielle connaissait chaque boucle. Elle lâavait retrouvĂ©e sur des listes de courses, des cartes dâanniversaire, de vieux carnets de couture oĂč HĂ©lĂšne notait les ourlets des clientes riches avec plus de soin que ces clientes nâavaient jamais portĂ© Ă son visage.
â âMa fille, si Madeleine Armand te remet cette lettre, câest que je nâai pas rĂ©ussi Ă te protĂ©ger de mon vivant.â
Gabrielle marqua une pause.
La salle ne respirait plus.
â âOn te dira peut-ĂȘtre que jâĂ©tais une voleuse. On te dira que je voulais de lâargent. Ce nâest pas vrai. Jâai travaillĂ© dans cette maison avec mes mains, mon dos, ma jeunesse, et jâai gardĂ© une chose que personne ne savait que je possĂ©dais encore : les parts que ton pĂšre mâavait laissĂ©es avant de mourir.â
Victor se tourna vers Diane.
â Quel pĂšre ?
Diane ne répondit pas.
Paul Delmas, lui, pĂąlit tellement que Gabrielle comprit que la lettre venait seulement dâouvrir la premiĂšre porte.
â âTon pĂšre sâappelait Ătienne Delmas.â
Le nom tomba avec une élégance terrible.
Ătienne Delmas.
Le frĂšre aĂźnĂ© de Paul. Lâoncle mort de Victor. Celui dont le portrait se trouvait encore dans le hall du siĂšge, jeune homme brun au regard rĂȘveur, officiellement disparu dans un accident de voiture avant dâavoir pu signer son entrĂ©e dans la sociĂ©tĂ© familiale.
Gabrielle avait grandi avec le nom Moreau.
Ce soir-lĂ , elle regarda Victor comprendre quâelle portait aussi, par le sang et par les papiers, un nom quâil avait cru garder entre hommes.
â Mensonge, dit Victor.
Mais le mot était déjà faible.
Julien activa une projection privĂ©e sur lâĂ©cran rĂ©servĂ© aux prĂ©sentations financiĂšres. Il nây avait pas de texte dĂ©coratif, seulement des documents agrandis : acte de naissance, reconnaissance tardive dâĂtienne Delmas dĂ©posĂ©e chez notaire, transfert dâactions placĂ© sous sĂ©questre par Madeleine Armand, certificats bancaires.
Les invités ne lisaient pas tout.
Ils comprenaient lâessentiel.
La serveuse humiliĂ©e nâĂ©tait pas entrĂ©e dans la salle pour demander une place.
Elle venait rĂ©cupĂ©rer celle quâon lui avait volĂ©e.
Diane se leva.
â Cette reconnaissance nâa jamais Ă©tĂ© validĂ©e par le conseil.
Madeleine rit doucement.
â Les enfants nâont pas besoin de votre conseil pour naĂźtre, Diane.
Quelques femmes dans la salle baissĂšrent les yeux pour cacher un sourire.
Victor regarda Gabrielle.
La colÚre quitta un instant son visage, remplacée par quelque chose de plus laid : le calcul.
â MĂȘme si tout cela Ă©tait vrai, dit-il, vous ne pouvez pas vendre le groupe seule.
â Non, rĂ©pondit Gabrielle.
Elle tendit le micro Ă Madeleine.
La vieille dame se leva lentement, appuyĂ©e sur sa canne. Un serveur voulut lâaider. Elle le remercia dâun geste, mais continua seule.
â Câest pour cela que je lui ai vendu mes parts ce matin.
Diane poussa un souffle court.
Victor resta immobile.
â Tu nâaurais jamais fait ça.
Madeleine le regarda longuement.
â Tu mâas crue morte avant lâheure. Les gens commettent beaucoup dâerreurs devant les vieilles femmes quâils pensent inutiles.
Gabrielle sentit une Ă©motion la traverser malgrĂ© elle. Pas de la victoire. La victoire Ă©tait trop simple. CâĂ©tait plus ancien, plus profond : une fille de domestique, protĂ©gĂ©e par une veuve quâon avait voulu enfermer, reprenant dans une salle dorĂ©e un morceau de vĂ©ritĂ© arrachĂ© Ă sa mĂšre.
Puis Paul Delmas parla.
â Ătienne nâest pas mort dans un accident.
Toute la salle se tourna vers lui.
Diane fit un pas, presque effrayée.
â Paul, tais-toi.
Il ne la regarda mĂȘme pas.
Ses yeux étaient fixés sur Gabrielle.
â Si tu es bien la fille dâHĂ©lĂšne, alors tu dois savoir quelque chose avant de vendre quoi que ce soit.
Gabrielle sentit ses doigts se resserrer sur la lettre.
â Quoi ?
Paul avala sa salive.
â Ton pĂšre est mort la nuit oĂč il a voulu te reconnaĂźtre publiquement.
Victor murmura quelque chose que personne nâentendit.
Mais Gabrielle, elle, nâentendait dĂ©jĂ plus que le bruit de son propre sang.
May you like
Paul ajouta dâune voix brisĂ©e :
â Et la personne qui Ă©tait dans la voiture avec lui est assise dans cette salle.