Chapitre 03 - La femme Ă la broche rouge

Chapitre 03 - La femme Ă la broche rouge
La salle du palais dâAubrac avait connu des annonces de fusion, des ventes aux enchĂšres, des fiançailles politiques, des promesses faites au champagne et trahies au whisky.
Elle nâavait jamais entendu un silence comme celui qui suivit la phrase de Paul Delmas.
Gabrielle sentit lâair devenir plus froid sur ses Ă©paules nues. Sa robe noire et argent lui tenait chaud Ă peine. Le champagne sĂ©chait sur le tablier abandonnĂ© Ă ses pieds, et cette tache, plus que les diamants Ă son cou, la ramenait Ă ce quâelle Ă©tait venue chercher : non pas seulement une entreprise, mais le nom exact de ceux qui avaient dĂ©formĂ© sa vie.
â Qui ? demanda-t-elle.
Paul fixa la table dâhonneur.
Son regard ne sâarrĂȘta pas sur Diane.
Il passa sur Victor.
Sur deux ministres retraités.
Sur un banquier qui regarda brusquement son assiette.
Puis il sâimmobilisa devant une femme en robe ivoire, mince, trĂšs droite, portant une broche de rubis Ă la poitrine.
Ariane de Valmont.
Gabrielle connaissait son visage sans lâavoir jamais rencontrĂ©e. Tout le monde le connaissait. PrĂ©sidente de la fondation Valmont pour lâenfance, mĂ©cĂšne des hĂŽpitaux, veuve exemplaire, sourire de marbre dans les magazines. Elle Ă©tait le genre de femme dont les journalistes disaient quâelle avait âtraversĂ© les Ă©preuves avec grĂąceâ.
Gabrielle se demanda combien de crimes on pouvait recouvrir avec ce mot-lĂ .
Ariane leva la tĂȘte.
â Paul, vous avez trop bu.
â Pas assez pour oublier, rĂ©pondit-il.
Diane se plaça devant lui.
â Cela nâa rien Ă voir avec ce soir.
â Tout a Ă voir avec ce soir, dit Madeleine.
Victor passa une main sur son visage.
Il ne semblait plus seulement paniquĂ©. Il semblait dĂ©couvrir que sa famille avait des sous-sols mĂȘme sous le sous-sol.
Gabrielle sâavança vers Ariane.
Julien fit un mouvement discret pour lâarrĂȘter. Elle ne le regarda pas.
â Vous connaissiez mon pĂšre ?
Ariane sourit.
â Ma chĂšre, jâai connu beaucoup dâhommes.
Il y eut un murmure. Une phrase brillante pouvait encore impressionner certains invitĂ©s, mais elle sonnait faux dans une salle oĂč le mot âmortâ venait dâĂȘtre prononcĂ©.
Paul secoua la tĂȘte.
â Ătienne voulait lâĂ©pouser.
Diane ferma les yeux.
Ariane ne bougea pas.
Gabrielle sentit la lettre de sa mÚre lui brûler la main.
â Ma mĂšre disait quâil lâaimait.
â Il aimait tout ce qui lui permettait de se sentir noble, dit Ariane. Les causes perdues, les ouvriers, les domestiques jolies, les enfants qui ne devaient pas naĂźtre.
La gifle aurait été plus propre.
Gabrielle ne recula pas.
Elle pensa Ă HĂ©lĂšne, sa mĂšre, recousant des robes de dames qui ne lui adressaient jamais la parole. HĂ©lĂšne avait gardĂ© au fond dâune boĂźte deux photos dâĂtienne Delmas. Sur lâune, il riait devant une maison de campagne. Sur lâautre, il tenait Gabrielle bĂ©bĂ©, maladroitement, les yeux pleins dâune peur tendre.
Ce nâĂ©tait pas un hĂ©ros.
Mais il lâavait reconnue.
Cela avait suffi pour quâon le fasse disparaĂźtre.
â Que sâest-il passĂ© dans cette voiture ? demanda Gabrielle.
Ariane prit sa coupe de champagne, puis la reposa sans boire.
â Je ne rĂ©pondrai pas Ă une domestique costumĂ©e.
Le mot nâatteignit pas Gabrielle comme Ariane lâespĂ©rait.
Il passa derriĂšre elle et frappa autre chose dans la salle.
Une femme de ménage, restée prÚs des portes. Deux serveurs, immobiles sous les lustres. Une gouvernante ùgée qui venait de porter la main à sa bouche.
Madeleine avança dâun pas.
â Tu devrais faire attention, Ariane. Les domestiques costumĂ©es sont parfois les seules qui ont vu les riches sans leur costume.
Ariane la regarda avec un mépris fatigué.
â Vous Ă©tiez jalouse dâĂtienne. Vous lâavez toujours Ă©tĂ©.
â Je lâai aimĂ© comme un frĂšre, rĂ©pondit Madeleine. Vous lâavez aimĂ© comme on aime un passeport.
Cette fois, Ariane perdit un peu de couleur.
Paul parla plus vite, comme sâil craignait de ne pas aller jusquâau bout.
â Cette nuit-lĂ , Ătienne devait rejoindre HĂ©lĂšne chez le notaire. Il avait les documents dans sa sacoche. Il voulait reconnaĂźtre lâenfant et transfĂ©rer une partie de ses actions hors du contrĂŽle de Diane.
â Hors de tout contrĂŽle raisonnable, corrigea Diane.
Gabrielle la regarda.
â Vous parlez de moi comme dâune erreur comptable.
Diane ne répondit pas.
Paul désigna Ariane.
â Elle Ă©tait dans la voiture parce quâelle voulait lâempĂȘcher de signer.
Ariane rit enfin.
â Vous ne pouvez rien prouver.
â Moi, non, dit Paul.
Il se tourna vers Gabrielle.
â Mais HĂ©lĂšne a gardĂ© la sacoche.
Gabrielle sentit la salle basculer.
â Non.
â Si. Elle lâa rĂ©cupĂ©rĂ©e avant lâarrivĂ©e de la police. Elle a dit quâun jour sa fille comprendrait.
Gabrielle secoua la tĂȘte.
â Ma mĂšre ne mâa jamais parlĂ© dâune sacoche.
Madeleine posa sur elle un regard douloureux.
â Parce quâelle savait que si tu la cherchais trop tĂŽt, ils te feraient disparaĂźtre comme elle.
Le mot âdisparaĂźtreâ revint dans le corps de Gabrielle, mĂȘlĂ© Ă la menace de Victor prĂšs de son oreille.
Personne ne sâinquiĂ©tera si tu disparais demain.
Elle comprit alors que Victor nâavait rien inventĂ©. Il avait seulement hĂ©ritĂ© du vocabulaire familial.
Julien sâapprocha et murmura :
â Gabrielle, on doit sortir de cette salle avec les documents avant que quelquâun bloque tout.
Victor lâentendit.
â Bloquer quoi ?
Pour la premiĂšre fois depuis le dĂ©but, il nâavait plus lâair dâun homme humiliĂ©. Il avait lâair dâun homme qui cherche Ă sauver ce qui peut encore lâĂȘtre.
Diane se tourna vers son fils.
â Ne dis rien.
â MĂšre, quâavez-vous fait ?
Diane ne répondit pas.
Ariane sourit trÚs légÚrement.
â Tu vois, Victor ? Le sang finit toujours par rĂ©clamer son dĂ». MĂȘme le mauvais.
Gabrielle fit un pas vers elle.
â OĂč est la sacoche ?
Ariane prit enfin sa coupe.
Sa main tremblait à peine. Pas assez pour les invités. Suffisamment pour Gabrielle.
â Demande Ă ta tante Lucie, dit-elle.
Le nom frappa Gabrielle au milieu de la poitrine.
Sa tante Lucie, qui lâavait Ă©levĂ©e. Lucie, qui lui avait appris Ă ne jamais rĂ©pondre aux insultes avant dâavoir comptĂ© jusquâĂ trois. Lucie, qui connaissait donc peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ© depuis toujours.
Gabrielle sentit ses jambes se raidir.
â Pourquoi elle ?
Ariane but une gorgée.
â Parce que le soir de lâaccident, câest elle qui a reçu la sacoche.
Madeleine murmura :
â Mon Dieu.
Gabrielle nâentendait plus les invitĂ©s, plus le marbre, plus les lustres.
Elle entendait seulement le téléphone dans la poche de Julien vibrer plusieurs fois, nerveusement.
Il regarda lâĂ©cran.
Son visage changea.
â Câest Lucie, dit-il.
Gabrielle lui arracha presque le téléphone.
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Elle entendit la voix de sa tante, faible, haletante, sur fond de bruit de rue.
â Gabrielle⊠ne rentre pas Ă lâappartement. Ils ont trouvĂ© la sacoche.