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Chapitre 01 - Le champagne sur le tablier

Chapitre 01 - Le champagne sur le tablier

Le champagne coula d’abord sur le tablier blanc, puis entre les plis grossiers du coton, avec cette lenteur obscùne qu’ont parfois les humiliations publiques.

Gabrielle Moreau ne bougea pas.

Autour d’elle, la grande salle du palais d’Aubrac brillait comme une vitrine de joaillier. Des lustres en cristal multipliaient les lumiĂšres au-dessus d’un sol de marbre noir. Les femmes portaient des robes faites pour ĂȘtre photographiĂ©es. Les hommes levaient des coupes comme s’ils possĂ©daient mĂȘme l’air qu’ils respiraient.

Et au milieu de tout cela, Victor Delmas tenait encore la bouteille inclinée.

Il avait cinquante ans Ă  peine, les tempes argentĂ©es, le sourire d’un homme qui n’avait jamais reçu de refus autrement que comme une erreur administrative. Son smoking Ă©tait parfait. Son regard, lui, ne l’était pas. Il avait cette duretĂ© fatiguĂ©e des hommes qui confondent autoritĂ© et cruautĂ©.

— Nettoie ça tout de suite, dit-il.

Il ne cria pas.

C’était pire.

Les gens puissants crient rarement quand ils savent que la salle criera Ă  leur place par son silence. Une femme prĂšs du buffet dĂ©tourna les yeux. Un conseiller municipal fit semblant d’admirer le plafond. Deux jeunes hĂ©ritiĂšres rirent trop bas pour assumer leur mĂ©chancetĂ©, mais assez fort pour que Gabrielle entende.

Gabrielle sentit le champagne froid sur son ventre. Le tissu collait Ă  sa peau. Sa coiffe noire tirait sur ses cheveux serrĂ©s en chignon. Elle avait l’air d’une serveuse prise en faute.

C’était le but.

Victor s’approcha encore.

Son souffle sentait le champagne, le tabac blond et l’habitude d’ĂȘtre obĂ©i.

— Tu as compris ? souffla-t-il Ă  son oreille. Personne ne s’inquiĂ©tera si tu disparais demain.

Cette fois, Gabrielle leva les yeux.

Pas vite. Pas avec colùre. Elle leva les yeux comme une femme qui vient d’entendre exactement la phrase qu’elle attendait depuis des mois.

Victor sourit.

Il crut voir de la peur.

Il ne vit pas la fatigue.

Il ne vit pas non plus le petit mouvement de la main de Gabrielle, son pouce pressant sous le bord de son plateau un bouton minuscule, plus petit qu’un grain de cafĂ©. À l’autre bout de la salle, prĂšs de la scĂšne, un homme brun en costume sombre baissa imperceptiblement le menton.

C’était Julien Marescu, son avocat.

Il attendait le signal.

Gabrielle aurait pu parler plus tĂŽt. Elle aurait pu entrer par la grande porte, robe brillante, bijoux au cou, nom sur carton ivoire. Elle avait choisi l’entrĂ©e de service. Elle voulait voir, de prĂšs, la maniĂšre dont Victor traitait les gens quand il croyait qu’ils n’avaient aucun poids.

Il ne l’avait pas déçue.

Depuis deux heures, il avait claquĂ© des doigts pour demander de l’eau, corrigĂ© l’accent d’un maĂźtre d’hĂŽtel, humiliĂ© une stagiaire parce qu’elle ne connaissait pas le millĂ©sime d’un vin offert par son propre fournisseur. Il avait appelĂ© Gabrielle “ma petite” trois fois.

La quatriÚme, il avait renversé le champagne.

Alors elle sourit.

Un sourire minuscule.

Victor le vit enfin.

— Qu’est-ce qui te fait rire ?

Gabrielle posa son plateau sur une table voisine. Le tintement des verres parut traverser toute la salle. On aurait dit que les lustres eux-mĂȘmes retenaient leur souffle.

Elle dĂ©tacha lentement le nƓud de son tablier.

Une vieille dame au premier rang plissa les yeux. Un journaliste Ă©conomique, invitĂ© pour couvrir l’annonce de fusion du groupe Delmas, leva son tĂ©lĂ©phone sans mĂȘme s’en rendre compte. Les invitĂ©s cessĂšrent de murmurer.

Le tablier tomba.

Sous l’uniforme noir et blanc, il n’y avait pas la robe modeste qu’ils imaginaient. Il y avait une robe du soir noire et argent, ajustĂ©e sans vulgaritĂ©, couverte d’un travail de perles fines qui captait la lumiĂšre comme de la pluie sur une vitre. À son cou, un collier de diamants anciens, discret mais impossible Ă  confondre pour ceux qui connaissaient les grandes maisons.

Diane Delmas, la mĂšre de Victor, devint blanche.

Gabrielle s’avança de trois pas.

Son chignon n’avait pas bougĂ©. Sa joue n’avait pas rougi. Son tablier gisait au sol, tachĂ© de champagne, comme une peau dont elle venait de sortir.

Julien monta sur l’estrade. DerriĂšre lui, deux hommes de sĂ©curitĂ© se placĂšrent Ă  distance respectueuse. Pas pour l’encadrer.

Pour lui obéir.

Victor ne riait plus.

— Qui ĂȘtes-vous ? demanda-t-il.

Gabrielle prit le micro que Julien lui tendait. Elle ne regarda pas encore la salle. Elle regarda Victor. Il Ă©tait presque beau dans la panique, pensa-t-elle, comme certains prĂ©dateurs le sont quand ils comprennent que la cage s’est refermĂ©e de l’autre cĂŽtĂ©.

— Tu as raison, dit-elle doucement.

Sa voix passa dans les haut-parleurs avec une netteté effrayante.

— Personne ne remarquerait ta disparition.

Un frisson parcourut la salle.

Victor voulut répondre, mais aucun mot ne sortit.

Gabrielle inclina lĂ©gĂšrement la tĂȘte.

— Au fait
 je viens de vendre l’entreprise de ta famille.

Le bruit qui suivit ne fut pas un cri.

Ce fut plus bas, plus collectif. Une espĂšce de respiration abĂźmĂ©e. Des coupes s’arrĂȘtĂšrent Ă  mi-chemin. Diane Delmas posa la main sur son bracelet de rubis. Un jeune homme de la table d’honneur se leva brusquement, puis se rassit, comme si son corps avait compris avant son esprit.

Victor cligna des yeux.

— C’est impossible.

Gabrielle rendit le micro Ă  Julien.

— Non, Victor. Ce qui Ă©tait impossible, c’était de te laisser croire encore une soirĂ©e que tout ce qui brille t’appartient.

Julien ouvrit une tablette. Les invitĂ©s les plus proches purent voir des signatures, des actes de cession, des validations bancaires. Pas assez pour tout comprendre. Assez pour comprendre que le scandale n’était pas une mise en scĂšne.

Victor fit un pas vers elle.

Les deux hommes de sécurité bougÚrent à peine.

Il s’arrĂȘta.

— Qui vous a donnĂ© le droit ?

Cette fois, Gabrielle regarda la vieille dame assise au premier rang.

La dame ne portait aucun bijou spectaculaire. Seulement une broche en forme de feuille d’argent. Elle avait les mains posĂ©es sur une canne noire, le dos droit, les lĂšvres fermĂ©es depuis le dĂ©but.

Quand leurs regards se croisĂšrent, la vieille dame hocha la tĂȘte.

Gabrielle se tourna de nouveau vers Victor.

— Une morte, dit-elle.

Diane Delmas lĂącha son verre.

Le cristal se brisa au pied de sa chaise.

Gabrielle entendit enfin ce qu’elle Ă©tait venue chercher depuis des annĂ©es : pas l’effroi de Victor, pas les murmures des invitĂ©s, mais le petit son sec d’une femme qui reconnaĂźt un fantĂŽme.

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Et avant que personne n’ait le temps de demander le nom de cette morte, la vieille dame du premier rang murmura une phrase que seule Gabrielle entendit :

— Maintenant, montre-leur la lettre.

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