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Chapitre 08 - La morte qui respirait

Chapitre 08 - La morte qui respirait

Marla Greene n’avait rien d’un fantîme.

Elle respirait fort, tenait un sac en cuir contre sa poitrine et portait des chaussures pratiques, tachĂ©es de boue. Son manteau rouge jurait avec le ciel gris du Maine. Elle avait les yeux d’une femme qui avait dormi peu et choisi trop tard de ne plus courir.

Nora recula pour la laisser entrer.

Charles, lui, devint immobile.

C’était la premiĂšre fois que Chloe le voyait vraiment effrayĂ©.

— Bonjour, Charles, dit Marla.

Sa voix Ă©tait calme, presque professionnelle. On sentait l’ancienne assistante: celle qui avait pris des rendez-vous, classĂ© des mensonges, souri aux clients pendant que des rapports disparaissaient.

— Vous ĂȘtes morte, dit Beatrice.

Marla eut une grimace.

— C’était l’idĂ©e.

Les deux policiers entrÚrent derriÚre elle. Une femme, le lieutenant Harris, et un homme plus jeune qui regardait Charles avec une méfiance déjà bien installée. Personne ne sortit son arme. Cela rendait la scÚne plus réelle, donc plus terrifiante.

— Madame Greene est sous protection provisoire, expliqua Harris. Elle a demandĂ© que cette rĂ©union soit observĂ©e.

Charles retrouva un peu de voix.

— ObservĂ©e ? Vous entrez dans une propriĂ©tĂ© privĂ©e...

— C’est ma maison, dit Nora.

— Et vous y avez Ă©tĂ© invitĂ©, ajouta Harris.

Chloe regarda Thomas.

Il ne semblait pas surpris par Marla. Pas totalement.

— Tu savais qu’elle vivait ?

— Depuis ce matin seulement.

— Tu aurais pu me le dire.

— Je voulais qu’elle arrive avant Charles.

— RatĂ©.

Thomas accepta.

— Oui.

Marla posa son sac sur la table. Ses doigts tremblaient quand elle l’ouvrit. À l’intĂ©rieur se trouvaient plusieurs disques durs, des carnets et une petite boĂźte mĂ©tallique.

— J’ai travaillĂ© pour Charles Delaney pendant vingt-deux ans, dit-elle. J’ai cru longtemps que les hommes de pouvoir salissent les choses parce que c’est le prix de la stabilitĂ©. Puis ma fille est devenue infirmiĂšre dans une usine oĂč l’un de vos systĂšmes dĂ©fectueux a Ă©tĂ© installĂ©. Elle a failli mourir Ă  cause d’une fuite qu’on aurait pu Ă©viter.

Charles ricana.

— Votre fille va trùs bien.

Marla le regarda.

— Elle ne dort plus sans vĂ©rifier trois fois les fenĂȘtres.

La phrase traversa Chloe. Elle connaissait les vies qui continuent sans aller bien.

Adrian s’était rapprochĂ© de Leo, mais il n’avait pas touchĂ© l’enfant. Il attendait, humblement, douloureusement. Chloe vit l’effort que cela lui demandait. Elle le nota malgrĂ© elle.

Marla sortit un carnet.

— J’ai dĂ©tournĂ© le courrier d’Adrian sur ordre de Charles.

Beatrice ferma les yeux.

— OĂč allaient les lettres ?

— D’abord dans un tiroir au bureau. Ensuite chez un avocat. Certaines ont Ă©tĂ© dĂ©truites. J’en ai gardĂ© une partie.

— Pourquoi ? demanda Chloe.

Marla la regarda directement.

— Parce qu’il Ă©crivait comme un homme innocent. Les coupables dictent. Les amoureux supplient.

Chloe détourna les yeux.

Ce n’était pas une jolie phrase. C’était pire: une phrase juste.

— Et la grossesse ? demanda Beatrice.

Marla hésita.

— Charles l’a su par le mĂ©decin de famille des Aubry.

Thomas pĂąlit.

— Le docteur Lowell ?

— Oui.

— Il m’avait promis...

— Votre promesse ne pesait pas autant que celle de Charles.

Chloe sentit son estomac se nouer.

Un mĂ©decin. Un oncle. Un pĂšre. Un courrier. Combien de portes avait-il fallu fermer pour qu’elle se retrouve seule dans un appartement, Ă  vomir le matin avant d’aller servir des cafĂ©s ?

Leo posa sa main sur la sienne.

C’était lui qui la rĂ©confortait.

Elle détesta cela.

— Qu’avez-vous fait de cette information ? demanda Harris.

Marla répondit sans regarder Charles.

— J’ai prĂ©parĂ© un faux avis. Selon cet avis, Chloe Aubry aurait perdu l’enfant Ă  onze semaines. Il a Ă©tĂ© envoyĂ© Ă  Adrian par l’intermĂ©diaire de son avocat.

Adrian recula.

La chaise derriÚre lui grinça.

Il ne cria pas. Son visage s’effondra seulement de l’intĂ©rieur.

— C’était vous.

Marla baissa la tĂȘte.

— Oui.

Nora se tourna vers elle avec une violence froide.

— Vous avez laissĂ© mon fils porter un deuil faux pendant dix ans.

— Oui.

Il n’y avait pas d’excuse dans sa voix. C’était presque insupportable.

Charles reprit:

— Elle avoue tout. Parfait. Vous avez votre coupable.

Marla tourna la tĂȘte.

— Non. Vous avez une employĂ©e qui a obĂ©i, puis gardĂ© les preuves de celui qui donnait les ordres.

Elle ouvrit la boßte métallique.

À l’intĂ©rieur, une vieille clĂ© USB noire et un dictaphone.

— J’enregistrais parfois les rĂ©unions. Pour ne pas ĂȘtre sacrifiĂ©e plus tard.

Charles fit un pas.

Le policier se mit entre eux.

— Restez oĂč vous ĂȘtes, monsieur Delaney.

Marla appuya sur le dictaphone.

La voix de Charles remplit la cuisine, plus jeune, plus sĂšche:

“Le garçon Keller est sentimental. Il choisira la fille avant la vĂ©ritĂ©. Alors on lui prend les deux.”

Adrian ferma les yeux.

Chloe sentit Leo trembler contre elle.

La voix continua:

“Thomas ne bougera pas. Il a trop peur de perdre sa famille. C’est la meilleure laisse pour un homme faible.”

Thomas s’assit lentement.

Beatrice ne le regarda pas.

Le dernier extrait fut le pire.

“Quand Chloe aura l’enfant, si elle l’a encore, elle comprendra que les mùres pauvres n’ont pas les moyens de chercher des morts.”

Cette fois, Chloe se leva.

Elle marcha jusqu’à Charles et s’arrĂȘta Ă  un mĂštre de lui.

— Regarde-le.

Charles ne bougea pas.

— Regarde mon fils.

Il tourna enfin les yeux vers Leo.

— Il est la preuve que tu as Ă©chouĂ©, dit Chloe.

Le visage de Charles se déforma.

Ce ne fut ni remords ni peur. Ce fut de la haine pure, l’humiliation d’un homme qui dĂ©couvre que la vie qu’il voulait effacer a grandi en costume bleu.

Harris prit la parole.

— Monsieur Delaney, vous allez nous accompagner.

Charles se redressa.

— Vous n’avez pas assez.

Marla sortit alors un dernier document.

— Peut-ĂȘtre pas pour tout. Mais assez pour commencer par l’enlĂšvement de preuves, la subornation de tĂ©moin et la falsification de documents mĂ©dicaux.

Elle posa le papier.

Chloe lut le haut de la page.

Ce n’était pas le nom de Charles.

C’était celui de Thomas Aubry.

Et au bas du document, il y avait sa signature.

Dans ce cottage trop Ă©troit, chaque adulte semblait tenir un morceau de culpabilitĂ©. Marla avait obĂ©i. Thomas avait signĂ©. Beatrice avait cru. Adrian avait survĂ©cu sans savoir. MĂȘme Chloe, injustement, sentit monter cette vieille question que les victimes se posent toujours: qu’aurais-je dĂ» voir plus tĂŽt ?

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Puis Leo bougea prĂšs d’elle, et la rĂ©ponse devint claire. Elle n’avait pas Ă  porter les fautes de ceux qui avaient bĂąti le labyrinthe. Sa seule responsabilitĂ©, dĂ©sormais, Ă©tait de ne plus laisser son fils y grandir.

La signature de Thomas resta sur la table comme une bĂȘte morte. Personne ne pouvait encore dire si elle ouvrirait une enquĂȘte ou une nouvelle trahison.

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