Globalnewsdesk

Chapitre 05 - La route vers Camden

Chapitre 05 - La route vers Camden

Chloe ne vint pas seule.

Elle avait appris tard, mais bien, qu’une femme Ă  qui l’on ordonne de venir seule doit toujours amener quelqu’un qui sait se taire et quelqu’un qui sait appeler la police. Elle prit donc Leo, parce qu’elle ne le laisserait plus derriĂšre des portes choisies par d’autres, et Beatrice, parce que le remords de sa mĂšre Ă©tait encore le seul moteur assez puissant pour la faire avancer sans demander la permission Ă  Thomas.

Thomas voulut venir.

Chloe lui répondit:

— Non.

Il accepta trop vite, ce qui la blessa plus qu’une dispute. Elle comprit qu’il avait peur de Charles d’une façon ancienne, presque fraternelle, et qu’un homme effrayĂ© depuis trop longtemps peut confondre la prudence avec l’amour.

— Je vais parler à un avocat, dit-il.

— Fais-le vraiment, cette fois.

Ils quittùrent Albany avant l’aube.

La route vers le Maine traversa des villes encore endormies, des stations-service aux nĂ©ons tristes, des forĂȘts noires qui devenaient vertes avec le matin. Leo dormit une partie du trajet, la tĂȘte contre la vitre, un sweat-shirt roulĂ© sous la joue. Chloe conduisait. Beatrice, sur le siĂšge passager, tenait la chemise jaune contre elle comme une Bible sans Dieu.

Pendant deux heures, elles ne parlĂšrent pas.

Ce fut Beatrice qui rompit le silence.

— Quand tu es partie, j’ai refait ta chambre.

Chloe garda les yeux sur la route.

— Pourquoi tu me dis ça ?

— Parce que c’est la chose la plus honteuse que j’aie faite et que personne ne l’a jamais vue.

Chloe ne répondit pas.

— J’ai changĂ© les rideaux, continua Beatrice. J’ai donnĂ© tes pulls. J’ai mis des coussins beiges. Je voulais que la piĂšce cesse de m’accuser. Thomas disait que tu reviendrais quand tu serais moins fiĂšre. Moi, je savais que si tu revenais et que tu trouvais ton lit, je ne supporterais pas ce que j’avais laissĂ© arriver.

— Tu avais le choix.

— Oui.

La réponse simple déstabilisa Chloe.

Elle s’était prĂ©parĂ©e aux excuses floues, aux “tu ne comprends pas”, aux “nous avons fait de notre mieux”. Pas Ă  ce oui nu, inutile et douloureux.

— J’ai choisi mon mariage, dit Beatrice. Pas ma fille. Je ne te demande pas de me pardonner ça.

Chloe sentit quelque chose bouger en elle, mais elle ne savait pas si c’était de la pitiĂ© ou une fatigue trop ancienne.

— Alors pourquoi tu viens ?

Beatrice regarda la route.

— Parce que Leo m’a appelĂ©e “madame” hier.

Chloe serra le volant.

— Il est poli.

— Non. Il me rendait ma place.

À l’arriùre, Leo ouvrit les yeux.

— On arrive bientît ?

Chloe sourit dans le rétroviseur.

— Encore un peu.

— Si mon papa est là, je dois dire quoi ?

La question fendit l’habitacle.

Beatrice dĂ©tourna le visage vers la fenĂȘtre.

Chloe chercha une réponse qui ne soit ni promesse ni mensonge.

— Tu peux dire bonjour.

— Et s’il ne veut pas me voir ?

Elle faillit perdre la route des yeux.

— Alors ce sera à lui de vivre avec ça. Pas à toi.

Leo réfléchit.

— Mais toi, tu veux le voir ?

La mer apparut au loin, grise, basse, immense.

— Je veux savoir pourquoi il n’est pas venu.

— Ce n’est pas pareil ?

Non, pensa Chloe. Ce n’est jamais pareil.

L’adresse les mena Ă  une maison isolĂ©e Ă  dix minutes de Camden. Pas la grande propriĂ©tĂ© cachĂ©e de Charles, mais un cottage de bois sombre, prĂšs d’une route Ă©troite bordĂ©e de pins. Le phare de la carte se devinait au loin, minuscule, presque effacĂ© dans la brume.

Chloe gara la voiture.

— Restez ici.

Beatrice posa une main sur son bras.

— Tu viens de dire que les femmes ne doivent pas venir seules.

Chloe eut un sourire triste.

— Je dĂ©teste quand tu Ă©coutes au bon moment.

Elles descendirent toutes les deux. Leo resta sur la banquette, mais ouvrit la fenĂȘtre.

— Je peux regarder ?

— Tu peux regarder. Tu ne sors pas.

La porte du cottage était entrouverte.

Chloe sentit son cƓur cogner.

Elle n’entra pas tout de suite. Elle frappa.

— Il y a quelqu’un ?

Une voix de femme répondit:

— Dans la cuisine.

Chloe et Beatrice échangÚrent un regard.

La femme qui les attendait avait environ soixante-dix ans, les cheveux blancs coupĂ©s court, un gilet de laine Ă©pais, des mains fortes. Elle Ă©tait assise devant une tasse de cafĂ©, comme si elle avait prĂ©vu leur arrivĂ©e depuis des annĂ©es et s’était lassĂ©e de rester debout.

— Vous ĂȘtes Chloe, dit-elle.

— Qui ĂȘtes-vous ?

— Nora Keller. La mùre d’Adrian.

Beatrice porta une main Ă  la chaise la plus proche.

Chloe, elle, resta immobile.

— On m’a dit que vous Ă©tiez morte.

Nora eut un sourire sans joie.

— À moi aussi, on a dit beaucoup de choses.

Chloe sentit la piĂšce vaciller.

— OĂč est Adrian ?

Nora baissa les yeux vers sa tasse.

— Avant de vous rĂ©pondre, je dois savoir une chose. Le garçon dans la voiture... il a quel Ăąge ?

— Dix ans.

Les yeux de Nora se remplirent d’eau.

— Il ne savait pas.

— Qui ?

La vieille femme leva la tĂȘte.

— Mon fils. Il n’a jamais su qu’il avait un enfant.

Chloe recula comme si on l’avait touchĂ©e.

DerriĂšre elle, Beatrice murmura:

— Mon Dieu.

Nora se leva lentement. Elle alla jusqu’à un tiroir et en sortit une enveloppe scellĂ©e.

— Adrian m’a fait promettre de garder ceci si quelqu’un venait avec la photo.

— Il est vivant ?

Nora ferma les yeux.

— Oui.

Le mot aurait dĂ» ĂȘtre une bĂ©nĂ©diction.

Il entra dans Chloe comme une lame.

— OĂč ?

Nora regarda par la fenĂȘtre, vers le phare.

— Plus prĂšs que vous ne pensez. Mais s’il apprend que vous ĂȘtes venue avec l’enfant avant d’avoir lu cette lettre, il risque de repartir.

Au mĂȘme moment, Leo cria depuis la voiture:

— Maman ! Il y a un monsieur prùs des arbres !

Chloe se retourna.

Un homme se tenait au bord du chemin, immobile, le visage à moitié caché par la capuche de son manteau.

Nora lñcha l’enveloppe.

— Adrian.

Dans la cuisine du cottage, l’air avait le goĂ»t du bois humide et du cafĂ© trop fort. Chloe remarqua des dĂ©tails absurdes: une assiette Ă©brĂ©chĂ©e, un torchon bleu, une photographie retournĂ©e sur le rebord d’une Ă©tagĂšre. Elle se demanda combien d’annĂ©es Nora avait passĂ© dans cette piĂšce Ă  guetter des pas qui ne venaient pas.

May you like

Beatrice restait prĂšs de la porte, comme punie par sa propre prĂ©sence. Elle n’osait ni regarder Chloe, ni regarder Leo, et encore moins demander Ă  Nora ce qu’elle avait perdu. Entre les deux mĂšres, il y avait un fils absent, une fille blessĂ©e, et un petit garçon qui regardait les adultes comme s’ils allaient enfin lui expliquer pourquoi sa vie avait commencĂ© avec un trou au milieu.

Quand l’homme apparut prĂšs des pins, Chloe sut avant mĂȘme de voir son visage. Le corps reconnaĂźt parfois ce que le cƓur refuse de nommer.

Related Stories

Other posts