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Chapitre 04 - Le phare du Maine

Chapitre 04 - Le phare du Maine

La carte postale resta sur la table comme un animal blessĂ© que personne n’osait toucher.

Un phare blanc, une mer grise, un ciel bas. Rien d’extraordinaire. On trouvait ce genre de carte dans toutes les petites boutiques cĂŽtiĂšres, prĂšs des bougies parfumĂ©es et des magnets trop chers. Pourtant Chloe aurait pu jurer qu’elle sentait le sel entre ses doigts.

“Dites Ă  Chloe que je n’ai pas oubliĂ© le prĂ©nom Leo.”

Le prénom.

Adrian et elle l’avaient choisi un soir de juillet, avant la catastrophe, quand l’avenir n’avait pas encore le goĂ»t mĂ©tallique de la peur. Ils Ă©taient assis dans la vieille voiture d’Adrian, sur un parking au bord de l’Hudson, avec des frites froides et l’insolence heureuse des gens qui croient que l’amour suffit Ă  dĂ©placer les familles.

— Si c’est un garçon, avait dit Adrian, je veux un prĂ©nom court. Quelque chose qui tienne debout.

— Leo, avait rĂ©pondu Chloe.

Il avait souri.

— Leo, alors.

Elle n’avait jamais racontĂ© cette conversation Ă  personne.

Pas Ă  Beatrice. Pas Ă  Thomas. Pas mĂȘme au couple ĂągĂ© qui l’avait recueillie Ă  Syracuse quand elle dormait presque dans sa voiture. Ce prĂ©nom avait Ă©tĂ© la derniĂšre chose intacte entre elle et Adrian.

Si quelqu’un l’écrivait aujourd’hui, ce quelqu’un savait.

Ou ce quelqu’un Ă©tait lui.

Beatrice s’assit en face d’elle.

— J’ai cru que c’était cruel.

— Cruel ?

— Une mauvaise plaisanterie. Charles reçoit parfois des lettres de gens qui veulent de l’argent Ă  cause de l’usine. Ton pĂšre... Thomas disait qu’Adrian Ă©tait mort. J’ai cru que si je te montrais ça, je te blesserais encore.

Chloe la regarda longtemps.

Elle voulait se mettre en colĂšre. Ce serait plus simple. La colĂšre donne une forme nette aux choses. Mais sur le visage de Beatrice, il n’y avait pas la duretĂ© de Patricia, pas le calcul d’une femme qui manipule. Il y avait quelque chose de plus ordinaire et peut-ĂȘtre plus triste: la peur d’avoir Ă©tĂ© bĂȘte pendant dix ans.

— Tu l’as reçue quand ?

— Le 14 avril.

— Montre-moi l’enveloppe.

Beatrice pĂąlit.

— Je l’ai jetĂ©e.

Chloe ferma les yeux.

— Bien sĂ»r.

— Je suis dĂ©solĂ©e.

— ArrĂȘtez de vous excuser quand c’est trop tard pour que cela serve Ă  quelque chose.

Thomas se tenait debout prÚs de la cheminée, muet. Leo, lui, fixait la carte.

— Il habite dans un phare ? demanda-t-il.

La question aurait pu faire sourire dans une autre vie.

Chloe s’agenouilla devant lui.

— Je ne sais pas, mon cƓur.

— On peut le chercher ?

Elle sentit le piĂšge de l’espoir. Les adultes savent qu’il peut tuer aussi sĂ»rement qu’un mensonge. Mais les enfants, eux, ont parfois besoin qu’on ne tue pas l’espoir trop vite.

— On va chercher la vĂ©ritĂ©, dit-elle. Pas une histoire qu’on voudrait entendre.

Leo hocha la tĂȘte.

— D’accord.

Thomas parla enfin.

— Je connais ce phare.

Chloe se releva lentement.

— Évidemment.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Tu devrais arrĂȘter cette phrase. Elle n’a jamais rien arrangĂ©.

Thomas prit la carte.

— C’est prĂšs de Camden. Charles y possĂ©dait une maison. Pas officiellement. Une propriĂ©tĂ© au nom d’une sociĂ©tĂ© Ă©cran.

Beatrice le regarda avec horreur.

— Tu le savais ?

— Pas Ă  l’époque.

— Quand l’as-tu su ?

Il hésita.

Chloe vit la vieille mĂ©canique se remettre en place: calculer, doser, choisir ce qui fera le moins de dĂ©gĂąts. Elle tapa du plat de la main sur la table. Le bruit fit sursauter tout le monde, mĂȘme elle.

— Maintenant, Thomas. Plus de version propre.

Il respira.

— Il y a six ans. Un enquĂȘteur privĂ© est venu me voir. Il cherchait Adrian. Il avait suivi une piste jusqu’au Maine. Puis il a disparu de l’affaire.

— Disparu ?

— Il a dit qu’il abandonnait.

— Et toi, tu l’as cru.

— Non.

Le mot fut faible.

— Alors pourquoi tu n’as rien fait ?

Thomas regarda Leo.

— Parce qu’il m’a envoyĂ© ça.

Il alla jusqu’à son bureau. Cette fois, personne ne le suivit. Il revint avec une enveloppe grise qu’il sortit d’un vieux livre de comptes. Chloe comprit qu’il avait lui aussi ses tiroirs secrets, ses petits tombeaux de papier.

Dans l’enveloppe se trouvait une photo.

On y voyait Adrian, plus maigre, plus vieux, assis sur un banc en bois devant une mer froide. Il portait une casquette sombre et regardait sur le cÎté. La photo semblait prise de loin.

Au dos, une phrase imprimée:

“Si vous tenez à Chloe, laissez les morts tranquilles.”

Beatrice se couvrit la bouche.

Chloe prit la photo.

Ses doigts tremblaient si fort qu’elle dut la poser.

— Tu avais une preuve qu’il vivait.

Thomas ferma les yeux.

— J’avais une menace.

— Non. Tu avais une chance.

— Tu avais une vie. Un enfant. J’ai cru...

— Tu as encore cru à ma place.

Il n’y eut rien Ă  rĂ©pondre.

Une sonnerie retentit.

Tout le monde sursauta.

Ce n’était pas le tĂ©lĂ©phone de Chloe. Ni celui de Beatrice. Thomas sortit lentement le sien de sa poche. Il regarda l’écran.

Le nom de Charles Delaney s’affichait.

Chloe vit la main de son pĂšre trembler.

— RĂ©ponds.

— Chloe...

— RĂ©ponds et mets le haut-parleur.

Thomas obéit.

La voix de Charles entra dans le salon comme une odeur de cave.

— Tu as de la visite, Tommy ?

Personne ne parla.

Charles eut un petit rire.

— Tu devrais apprendre à fermer tes rideaux. La fille a grandi. Le gamin aussi.

Beatrice agrippa le bord de la table.

Chloe sentit le sang quitter ses mains.

Thomas murmura:

— Charles, ça suffit.

— Non. Ça suffit quand je le dirai. Tu as gardĂ© le silence dix ans. Ne dĂ©couvre pas une conscience parce qu’une fille en robe bleue revient te regarder avec les yeux de sa mĂšre.

Chloe se pencha vers le téléphone.

— OĂč est Adrian ?

Un silence.

Puis Charles souffla:

— Ah. Elle parle enfin.

Leo recula derriĂšre Chloe.

— OĂč est-il ? rĂ©pĂ©ta-t-elle.

Charles répondit avec une douceur affreuse:

— S’il voulait ĂȘtre trouvĂ©, ma chĂšre, il t’aurait trouvĂ©e.

La ligne se coupa.

Pendant une seconde, personne ne bougea.

Puis le téléphone de Chloe vibra.

Un message inconnu venait d’arriver.

Il contenait une adresse dans le Maine.

Et deux mots:

“Venez seule.”

Chloe garda le tĂ©lĂ©phone de Thomas dans sa main quelques secondes aprĂšs la coupure, comme si Charles pouvait encore respirer Ă  travers l’écran. Puis elle le posa face contre la table. Le geste Ă©tait simple, mais il ressemblait Ă  une dĂ©cision: Ă  partir de maintenant, personne dans cette maison ne contrĂŽlerait seul les appels, les lettres ou les preuves.

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Beatrice fixait la carte postale. Ses doigts tremblaient au-dessus du phare imprimĂ© sans oser le toucher. Elle semblait comprendre que le mensonge n’avait pas seulement volĂ© Adrian Ă  Chloe; il lui avait aussi volĂ© Ă  elle la possibilitĂ© d’ĂȘtre une mĂšre au moment oĂč sa fille en avait eu le plus besoin.

Leo demanda s’il devait faire son sac. Chloe lui rĂ©pondit non, mais elle sut aussitĂŽt qu’il l’avait dĂ©jĂ  fait dans sa tĂȘte. Les enfants de familles brisĂ©es apprennent trĂšs vite Ă  partir sans bruit.

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