Chapitre 11 - Le brevet volé

Chapitre 11 - Le brevet volé
Ils rentrĂšrent Ă Albany avec plus de questions que de bagages.
Adrian suivit dans la voiture de Nora, Ă distance respectueuse. Pas trop prĂšs. Pas trop loin. Cette distance devint, pour Chloe, une sorte de phrase. Il ne forçait pas la porte. Il ne sâeffaçait pas non plus. AprĂšs dix ans de dĂ©cisions prises Ă sa place, elle comprit quâun homme pouvait parfois montrer son amour en laissant de lâespace.
Leo regardait souvent par la vitre arriĂšre.
â Il nous suit toujours ?
â Oui.
â Parce quâil veut ĂȘtre sĂ»r quâon arrive ?
Chloe sourit malgré elle.
â Peut-ĂȘtre.
â Il a lâair triste.
â Il lâest.
â Ă cause de moi ?
La question la traversa.
â Non, mon cĆur. Jamais Ă cause de toi. Ă cause de ce quâon lui a pris.
Leo hocha la tĂȘte.
â On lui a pris moi.
Il le dit sans se plaindre. Cela rendit la phrase insupportable.
Beatrice, devant, essuya une larme en silence.
Le lendemain matin, Thomas fit enfin ce quâil aurait dĂ» faire depuis dix ans: il appela un avocat qui nâĂ©tait pas un ami de Charles.
MaĂźtre Evelyn Hart, soixante ans, cheveux gris coupĂ©s au menton, voix sans sucre, arriva chez les Aubry avec deux assistants et un sac de dossiers si lourd quâil semblait contenir tous les secrets de lâĂtat de New York.
Elle Ă©couta Chloe sans lâinterrompre.
Cela la changea de sa famille.
Puis elle regarda Thomas.
â Vous comprenez que vous risquez des poursuites ?
â Oui.
â Et que votre coopĂ©ration tardive ne vous transforme pas en victime ?
â Oui.
Chloe observa son pĂšre. Chaque oui lui semblait arracher une couche de peau. Elle nâavait pas de compassion. Pas encore. Mais elle reconnaissait lâeffort de ne plus se dĂ©fendre.
Evelyn posa le test ADN Ă part.
â Votre filiation personnelle et le dossier industriel sont liĂ©s politiquement, pas juridiquement. Charles utilisait cela comme levier. Nous devons sĂ©parer les vĂ©ritĂ©s pour ne pas les salir entre elles.
â Vous parlez comme une chirurgienne, dit Beatrice.
â Les familles puissantes gangrĂšnent souvent leurs dossiers. Il faut couper proprement.
Chloe lâaima presque pour cette phrase.
Ils commencĂšrent par les brevets.
Samuel Reed apparaissait dans les premiers registres de conception, vingt-neuf ans plus tÎt. Ingénieur contractuel. Trois dessins techniques. Deux notes manuscrites. Puis son nom disparaissait. Six mois plus tard, la société de Thomas et Charles déposait un brevet trÚs proche sous un autre nom.
Thomas se passa une main sur la nuque.
â Je nâavais jamais vu ces dessins.
Beatrice le regarda.
â Tu es sĂ»r ?
Il répondit sans colÚre:
â Non. Je ne suis plus sĂ»r de ma propre mĂ©moire quand Charles est au milieu.
Evelyn nota quelque chose.
â VoilĂ une phrase utile.
Le nom de Samuel Reed conduisit à une adresse ancienne à Rochester, puis à un changement de nom légal, puis à un foyer pour anciens travailleurs souffrant de troubles neurologiques.
Chloe sentit la piĂšce ralentir.
â Il est malade ?
Lâassistante dâEvelyn leva les yeux de son ordinateur.
â Il est vivant. Il vit sous le nom de Samuel Ross dans un centre Ă Ithaca.
Beatrice se leva si vite que sa chaise tomba.
â Vivant.
Thomas ferma les yeux.
Chloe ne ressentit pas la joie Ă laquelle elle sâattendait.
Elle ressentit de la peur.
Un pĂšre biologique vivant nâefface pas un pĂšre menteur. Il ajoute une porte, et derriĂšre cette porte, il peut y avoir un homme, ou une dĂ©ception, ou une autre histoire qui nâa pas de place pour vous.
Adrian, assis prĂšs de la fenĂȘtre, ne dit rien.
Il Ă©tait venu aprĂšs que Chloe lui eut envoyĂ© un message bref: âSi tu veux comprendre la suite, viens. Mais ne prends pas la parole Ă ma place.â
Il avait rĂ©pondu: âDâaccord.â
Et depuis, il tenait cette promesse.
Leo, lui, dessinait sur un carnet dans un coin. Il avait dessiné une maison avec trois voitures, puis avait barré deux voitures, puis ajouté un phare. Chloe eut envie de pleurer. Elle ne le fit pas.
Evelyn imprima une série de documents.
â Si Samuel Reed a Ă©tĂ© dĂ©possĂ©dĂ© de ses brevets, cela renforce le motif de Charles. Mais cela ouvre aussi un autre problĂšme.
â Lequel ? demanda Chloe.
â Si Samuel est votre pĂšre biologique et quâil a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© inapte aprĂšs un accident liĂ© Ă lâentreprise, ses droits ont peut-ĂȘtre Ă©tĂ© gĂ©rĂ©s par un tuteur.
Thomas murmura:
â Charles.
Evelyn leva les yeux.
â Vous avez quelque chose Ă nous dire ?
Thomas semblait presque malade.
â AprĂšs son dĂ©part, Charles a dit que Samuel avait eu un accident sur un chantier. Il a proposĂ© dâaider sa famille. Je nâai jamais su les dĂ©tails.
Chloe sâapprocha.
â Tu nâas jamais voulu savoir.
â Non.
Encore ce non. Cette fois, il ne la sauvait pas, mais il ne lâinsultait pas non plus.
Evelyn ferma son ordinateur.
â Nous allons Ă Ithaca.
Beatrice parla aussitĂŽt:
â Je viens.
Chloe allait refuser. Puis elle regarda sa mĂšre, et la vit non pas comme la femme qui avait fermĂ© sa chambre, mais comme une femme de cinquante-huit ans sur le point de rencontrer lâhomme quâelle avait aimĂ© avant de se trahir elle-mĂȘme.
â Tu viens, dit Chloe. Mais si tu mens devant lui, mĂȘme par douceur, je te laisse sur le parking.
Beatrice hocha la tĂȘte.
â Dâaccord.
Thomas resta silencieux.
â Et toi ? demanda Chloe.
Il secoua la tĂȘte.
â Pas cette fois. Samuel mĂ©rite au moins une piĂšce sans moi.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre la premiĂšre dĂ©cision juste quâil prenait sans quâon la lui arrache.
Le centre dâIthaca Ă©tait entourĂ© dâarbres. Pas triste. Pas joyeux non plus. Un lieu propre, avec des fauteuils lavables et des photos de saisons sur les murs. Une infirmiĂšre les conduisit Ă une vĂ©randa.
Samuel Reed Ă©tait assis prĂšs dâune fenĂȘtre, un plaid sur les genoux.
Il avait les cheveux blancs, les mains fines, le regard clair mais lointain. Sur la table devant lui, un carnet de croquis techniques et un vieux crayon.
Beatrice sâarrĂȘta Ă lâentrĂ©e.
â Samuel.
Lâhomme leva la tĂȘte.
Ses yeux glissĂšrent sur Beatrice, sans reconnaissance dâabord. Puis sur Chloe.
Il se figea.
â Anna ?
Beatrice porta une main Ă sa bouche.
â Non. Câest Chloe.
Samuel regarda Chloe comme on regarde une photo devenue adulte.
â Ma fille ?
Chloe ne sut pas quoi répondre.
Alors Leo, qui tenait sa main, répondit à sa place:
â Et moi, je crois que je suis votre petit-fils.
Samuel baissa les yeux vers lui.
Puis il se mit Ă pleurer en silence.
Mais sous son carnet, Evelyn aperçut un dessin rĂ©cent: une soupape industrielle, exactement le modĂšle au centre de lâaffaire.
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Et en bas, Ă©crit dâune main tremblĂ©e:
âCharles revient toujours finir ce quâil a commencĂ©.â