Chapitre 09 - Les vidéos de la chambre rose

Chapter 09 - Chapitre 09 - Les vidéos de la chambre rose
La chambre de Lily Ă©tait rose sans ĂȘtre miĂšvre.
Margaux lâavait voulue douce, avec des rideaux de lin, une lampe en forme de lune, des Ă©tagĂšres basses pour les livres quâune petite fille devait pouvoir atteindre seule. Eleanor avait trouvĂ© cela âtrop français, trop bohĂšmeâ. Grant avait ri, puis laissĂ© faire, ce qui chez lui passait souvent pour du courage.
La tablette de Lily servait surtout Ă filmer ses poupĂ©es pendant des cĂ©rĂ©monies imaginaires. Elle y organisait des mariages, des procĂšs, des funĂ©railles mĂȘme, avec cette cruautĂ© innocente des enfants qui rĂ©pĂštent les adultes sans comprendre quâils les accusent.
â Les vidĂ©os se sauvegardent dans le cloud ? demanda Karim.
Lily regarda Margaux.
â Câest quoi le cloud ?
Malgré la peur, Margaux sourit.
â Le grenier invisible des machines.
â Alors oui. Papa a dit que tout se gardait lĂ -bas parce que je perdais mes affaires.
Grant ferma les yeux. Ce soir, ses bonnes intentions revenaient sous forme de preuves.
Karim se mit au travail. Salomé demanda à Madison de rester. Grant voulut protester, mais Margaux le coupa.
â Elle reste jusquâĂ ce quâon sache de quel cĂŽtĂ© elle choisit de se tenir.
Madison reçut la phrase sans baisser les yeux.
â Dâaccord.
Il fallut douze minutes pour rĂ©cupĂ©rer lâaccĂšs. Douze minutes pendant lesquelles le gala se vidait lentement derriĂšre les murs. Les donateurs prĂ©textaient des chauffeurs, des migraines, des appels urgents. La haute sociĂ©tĂ© dĂ©teste les drames quâelle ne peut pas transformer en anecdote.
Enfin, une vidĂ©o sâouvrit.
On y voyait la chambre rose de Lily. La tablette était posée de travers sur le lit. Au premier plan, une peluche en forme de renard. Au fond, la porte entrouverte.
Deux voix entraient de la piĂšce voisine.
Celle dâEleanor dâabord.
â Elle ne tiendra pas si on lui enlĂšve Lily. Les femmes comme Margaux se brisent toujours par lâenfant.
La main de Margaux se crispa sur le bord de la table.
Puis une voix masculine.
Pas celle de Grant.
â Vous aviez promis quâelle ne serait pas impliquĂ©e.
Madison porta les deux mains Ă sa bouche.
â Oliver.
Grant recula comme si le sol avait bougé.
La vidéo continuait.
Eleanor :
â Vous avez dĂ©jĂ impliquĂ© tout le monde en volant les fichiers.
Oliver :
â Je les ai copiĂ©s pour la protĂ©ger.
Eleanor :
â Pour protĂ©ger Margaux ? Touchant. Toujours cette faiblesse pour les femmes qui ne vous choisissent pas.
Un silence suivit. Sur lâĂ©cran, la peluche renard souriait de sa bouche cousue.
Margaux sentit Grant la regarder.
â Oliver avait des sentiments pour toi ?
Elle ne rĂ©pondit pas tout de suite. Elle revit les marrons chauds, les photos de Paris, les avertissements dans la cuisine. Elle comprit avec un retard douloureux quâelle avait pris pour de la gentillesse ce qui avait peut-ĂȘtre Ă©tĂ© une forme discrĂšte dâamour.
â Il ne me lâa jamais dit.
Madison murmura :
â Parce que vous Ă©tiez mariĂ©e Ă son frĂšre.
La vidéo reprit.
Oliver :
â Laissez Lily hors de ça, ou jâenvoie tout au conseil.
Eleanor eut un petit rire.
â Vous nâenverrez rien. Madison porte votre enfant. Vous choisirez toujours la fuite plutĂŽt que le scandale.
Madison se mit Ă pleurer silencieusement. Pas pour se faire plaindre. Pour lâhomme qui, dans la vidĂ©o, avait Ă©tĂ© correctement devinĂ© et dĂ©truit par sa propre mĂšre.
Puis un bruit. La porte de la chambre rose sâouvrit. Sur lâimage apparut Lily, en pyjama, tenant son verre dâeau.
La petite fille demanda :
â Mamie, pourquoi tu veux enlever maman ?
Eleanor sâavança vers elle. Son visage nâĂ©tait pas visible, seulement sa main.
Une main parfaitement manucurĂ©e qui se posa sur lâĂ©paule de Lily.
â Parce que parfois, ma chĂ©rie, il faut sauver les hommes des femmes qui les rendent faibles.
Margaux se leva dâun bond.
La vidéo se figea soudain. Un message apparut : fichier incomplet.
Karim jura doucement.
â Quelquâun a supprimĂ© la suite.
Lily, trĂšs pĂąle, murmura :
La chambre rose existait loin de la salle de gala, mais soudain elle fut plus prĂ©sente que les lustres. Margaux revit le lit dĂ©fait de Lily le matin mĂȘme, les chaussettes abandonnĂ©es, le livre ouvert sur une princesse qui refusait dâĂ©pouser le prince parce quâil parlait trop fort. Elle avait souri en rangeant. Elle ne savait pas encore que cette chambre, ordinaire et tendre, contenait les traces dâun complot.
Les voix dans la vidĂ©o semblaient venir de sous lâeau. Eleanor nây jouait plus la belle-mĂšre civilisĂ©e. Oliver nây jouait pas non plus le fils rebelle. Ils Ă©taient nus dans leurs intentions, et cette nuditĂ©-lĂ avait quelque chose dâobscĂšne. Margaux regardait lâĂ©cran en comprenant que les murs de sa maison avaient entendu plus de vĂ©ritĂ©s quâelle.
Lily, elle, fixa la peluche renard sur lâimage. AprĂšs un moment, elle murmura que câĂ©tait Monsieur Roux, âcelui qui garde les secretsâ. Personne ne rit. Margaux pensa que les enfants inventent parfois des gardiens parce que les adultes Ă©chouent Ă tenir ce rĂŽle.
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Grant vit la main de sa mĂšre se poser sur lâĂ©paule de Lily. Il fit un bruit Ă©tranglĂ©. Margaux ne se retourna pas. Il devait regarder. Certains hommes ne comprennent la violence quâau moment oĂč elle touche ce quâils croyaient leur appartenir dâaimer.
â Moi, je me souviens de la suite.