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💍 La Femme au doigt nu / Chapter 16 / 20

Chapitre 16 - Le registre bleu

Chapter 16 - Chapitre 16 - Le registre bleu

Le registre bleu se trouvait réellement dans la cave du salon de thé.

Pas dans un coffre spectaculaire, ni derriĂšre un mur secret. Il Ă©tait rangĂ© dans une caisse de nappes amidonnĂ©es, entre des sachets de sucre et des serviettes brodĂ©es au nom d’anciennes clientes. Les secrets, comme les torchons, finissent souvent au sous-sol quand les familles n’ont plus envie de les voir.

SalomĂ© enfila des gants. Margaux Ă©clairait avec son tĂ©lĂ©phone. L’endroit sentait le thĂ© froid, la poussiĂšre et la pierre humide. Au-dessus d’elles, le salon Ă©tait fermĂ©, mais on devinait encore les petites tables rondes oĂč Beatrice avait livrĂ© sa premiĂšre vĂ©ritĂ©.

Le registre contenait des noms, des dates, des montants. Eleanor Whitmore y apparaissait sous des initiales, puis en toutes lettres Ă  partir d’une annĂ©e oĂč, visiblement, elle s’était crue intouchable.

AnaĂŻs Morel avait notĂ© des rendez-vous. Des paiements. Des bourses annulĂ©es. Des donations dĂ©placĂ©es. Et, page 47, une annotation entourĂ©e deux fois : “E.W. veut utiliser la maladie d’H.L. pour obtenir l’accĂšs Ă  M.L. et L.W.”

M.L. Margaux Lemaire.

L.W. Lily Whitmore.

— Elle prĂ©parait tout avant mĂȘme la mort de mon pĂšre, dit Margaux.

— Oui, rĂ©pondit SalomĂ©.

À la derniĂšre page, une enveloppe Ă©tait collĂ©e. À l’intĂ©rieur, une photographie : AnaĂŻs Morel, Henri Lemaire et Eleanor Whitmore dans un hall d’hĂŽtel parisien. Eleanor souriait. AnaĂŻs, elle, regardait quelqu’un hors champ avec inquiĂ©tude.

Au dos, une date. Trois jours avant l’accident d’Anaïs.

Margaux sentit la colÚre monter, mais elle ne ressemblait plus à un incendie. PlutÎt à une lame chauffée lentement.

— On ne pourra pas prouver un lien avec l’accident sans autre chose.

— Non, dit SalomĂ©. Mais on peut prouver le chantage, la falsification et le dĂ©tournement.

Un bruit les fit se retourner.

Oliver se tenait au bas de l’escalier.

— Clara m’a envoyĂ©.

SalomĂ© leva son tĂ©lĂ©phone, prĂȘte Ă  appeler la sĂ©curitĂ©.

— OĂč est-elle ?

— En sĂ©curitĂ©. Pour l’instant.

Margaux le regarda à la lumiùre crue de la cave. Il semblait plus maigre que la veille. Ses yeux passaient d’elle au registre comme s’il craignait qu’elle ne disparaisse en apprenant trop.

— Elle m’a dit de ne faire confiance ni à toi ni à Grant.

Oliver eut un rire sans joie.

— Elle a raison.

Cette franchise désarma plus que des excuses.

— Pourquoi ? demanda Margaux.

Il descendit les deux derniĂšres marches.

— Parce que j’ai aimĂ© deux femmes que je n’avais pas le droit d’aimer. Toi d’abord, en silence, et Madison ensuite, en croyant que le silence me rendrait moins lĂąche. Dans les deux cas, ma mĂšre a trouvĂ© comment s’en servir.

Margaux ne rĂ©pondit pas. Les aveux d’amour arrivent parfois trop tard pour ĂȘtre romantiques. Ils deviennent seulement des piĂšces au dossier du regret.

— Tu as copiĂ© le dossier HL chez nous ? demanda-t-elle.

— Oui.

Salomé se raidit.

— Avec l’identifiant de Grant ?

— Il l’avait laissĂ© ouvert. Je voulais rĂ©cupĂ©rer la vidĂ©o de ton pĂšre avant qu’Eleanor l’efface. J’ai vu Lily dans le couloir. Je n’ai pas osĂ© lui parler ce soir-lĂ .

— Mais tu lui as parlĂ© hier.

— Parce que je savais que ma mùre passerait par elle.

Margaux pensa Ă  la main d’Eleanor sur l’épaule de Lily dans la vidĂ©o. Une main douce comme un couvercle.

— OĂč est Clara ?

Oliver sortit une adresse écrite sur un ticket de métro parisien.

— Dans une chapelle dĂ©saffectĂ©e Ă  Harlem. AnaĂŻs y aidait une association française. Clara pense qu’Eleanor n’en connaĂźt pas l’existence.

Salomé prit le ticket.

— Et vous pensez qu’Eleanor ne vous a pas suivi ?

Oliver blĂȘmit.

Au-dessus d’eux, dans le salon fermĂ©, une tasse tomba et se brisa.

Puis la voix d’Eleanor descendit l’escalier, calme comme un dimanche.

La cave avait quelque chose de français malgrĂ© New York : cette fraĂźcheur de pierre, cette odeur de linge propre mĂȘlĂ©e Ă  l’humiditĂ©, ce dĂ©sordre raisonnable des arriĂšre-boutiques oĂč les apparences viennent se reposer. Margaux y sentit presque la Bretagne de son pĂšre, les maisons anciennes oĂč l’on garde tout “au cas oĂč”, des ficelles, des pots, des preuves sans le savoir.

Le registre bleu n’était pas beau. Couverture rigide, coins usĂ©s, pages jaunies. Mais il avait la noblesse des objets qui ont attendu leur heure. AnaĂŻs n’avait pas Ă©crit pour briller. Elle avait Ă©crit pour que quelqu’un, un jour, ne soit pas seul face Ă  une version officielle. Cette patience bouleversa Margaux.

Oliver, dans la cave, semblait appartenir au mĂȘme monde que le registre : abĂźmĂ©, utile, compromis, encore capable de servir la vĂ©ritĂ©. Margaux n’accepta pas son aveu d’amour comme un cadeau. Elle le reçut comme une information douloureuse sur un passĂ© qu’elle n’avait pas vu. Peut-ĂȘtre l’avait-elle devinĂ©. Peut-ĂȘtre avait-elle choisi de ne pas savoir.

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SalomĂ© observait les deux avec prudence. Elle savait que les affaires de cƓur, lorsqu’elles entrent dans les dossiers, deviennent vite des armes pour l’adversaire. Mais elle savait aussi qu’on ne gagne pas seulement avec des documents. On gagne quand les personnes cessent de mentir sur les raisons qui les ont fait agir.

— Je connais toujours les endroits oĂč mes enfants croient pouvoir se cacher.

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