Chapitre 07 - La voix d'Henri Lemaire

Chapter 07 - Chapitre 07 - La voix d'Henri Lemaire
Personne nâouvrit.
La main de Margaux resta sur celle de Lily. SalomĂ© referma lâordinateur dâun geste sec, mais la voix dâHenri Lemaire semblait encore flotter dans la piĂšce, plus rĂ©elle que les coups discrets dâEleanor contre la porte.
â Margaux, rĂ©pĂ©ta Eleanor. Nous devons parler avant que tu ne commettes une erreur irrĂ©versible.
Le mot erreur fit sourire Salomé.
â Dans mon mĂ©tier, dit-elle doucement, il arrive souvent que les coupables appellent âerreurâ le moment oĂč la victime trouve enfin le reçu.
Grant regarda la porte comme un enfant devant une chambre interdite. Margaux sentit quelque chose de triste en lui, mais elle nâeut pas envie de le consoler. Elle avait passĂ© dix ans Ă rĂ©parer ses silences. Ce soir, il pouvait sâasseoir dans lâun dâeux.
â Continuez la vidĂ©o, dit-elle.
Salomé hésita.
â Devant Lily ?
Lily leva le menton.
â Si ça parle de moi, je veux savoir.
Margaux aurait voulu dire non. La protéger encore. Mais une protection fondée sur le mensonge ressemble parfois trop à une prison. Elle passa une main sur les cheveux de sa fille.
â Tu peux sortir Ă tout moment.
Lily acquiesça.
La vidéo reprit. Henri Lemaire respirait lentement, comme un homme qui mesurait la place restante dans son propre corps.
â Grant nâest pas mauvais par nature, disait-il. Câest peut-ĂȘtre cela le plus dangereux. Les hommes faibles font souvent plus de dĂ©gĂąts que les monstres, parce quâils laissent les monstres signer Ă leur place.
Grant ferma les yeux.
â Ta belle-mĂšre a tentĂ© trois fois de me convaincre de modifier le trust de Lily. Elle disait quâune lignĂ©e Whitmore ne devait pas dĂ©pendre dâun capital français. Elle souriait en prononçant le mot français, comme si câĂ©tait une maladie charmante.
Margaux revit son pĂšre servir du thĂ© Ă Eleanor dans lâappartement de lâavenue Foch. Elle se souvenait dâune conversation aprĂšs laquelle il avait lavĂ© lui-mĂȘme les tasses, longuement, sans parler.
â Jâai refusĂ©, poursuivait Henri. Alors elle a commencĂ© Ă bĂątir un dossier sur toi. Petites phrases. TĂ©moignages mondains. Rendez-vous mĂ©dicaux inventĂ©s. Rien qui suffise seul. Tout qui salisse ensemble.
Le tĂ©lĂ©phone de SalomĂ© vibra. Elle jeta un Ćil au message.
â Le conseil dâadministration avance la rĂ©union. Dans trente minutes, en visioconfĂ©rence sĂ©curisĂ©e.
Grant murmura :
â Ma mĂšre siĂšge au comitĂ© exĂ©cutif.
â Pas pour longtemps, rĂ©pondit SalomĂ©.
La vidéo continuait.
Henri se pencha vers la caméra.
â Si Eleanor utilise un scandale intime pour atteindre le trust de Lily, active la clause B-14. Elle ne protĂšge pas seulement ton argent. Elle protĂšge ta voix. Ne leur permets jamais de faire passer ta douleur pour une faiblesse mentale.
Margaux sentit ses yeux se remplir, sans que les larmes tombent. Son pĂšre nâĂ©tait plus lĂ pour prendre sa main, mais il avait laissĂ© des mots comme des pierres dans le guĂ©.
DerriĂšre la porte, Eleanor cessa de frapper.
Puis son téléphone sonna dans le couloir. Sa voix, moins contrÎlée, se fit entendre :
â Trouvez Oliver. Maintenant.
Lily serra le ruban bleu.
â Mamie a peur de lui ?
Grant rĂ©pondit avant Margaux, dâune voix basse :
â Oui.
Ce seul mot sembla lui coûter davantage que tous ses aveux.
SalomĂ© rouvrit un dossier. La clause B-14 apparut, sĂšche, juridique, implacable. Elle donnait Ă Margaux le droit dâexiger un audit indĂ©pendant, de suspendre Eleanor, de geler les accĂšs bancaires de Grant, et de placer temporairement les parts de Lily sous protection notariale française.
â On lâactive ? demanda SalomĂ©.
Margaux regarda Lily. Puis la porte derriĂšre laquelle Eleanor venait de passer Ă lâoffensive. Puis Grant, qui semblait vieillir Ă vue dâĆil.
â Oui.
Au mĂȘme moment, lâĂ©cran de lâordinateur sâalluma tout seul. Une fenĂȘtre de transfert sâouvrit.
La voix dâHenri avait vieilli, mais elle gardait cette maniĂšre de poser les consonnes comme des verrous. Margaux revit ses mains : larges, tachĂ©es par lâĂąge, toujours prĂȘtes Ă rĂ©parer une charniĂšre ou Ă remettre droit un cadre. Les hommes comme son pĂšre nâĂ©taient pas parfaits ; ils appartenaient Ă une gĂ©nĂ©ration qui parlait peu des Ă©motions et beaucoup des devoirs. Mais quand ils aimaient, ils prĂ©voyaient.
Lily Ă©coutait son grand-pĂšre mort avec une attention qui serrait le cĆur. Elle ne lâavait connu quâĂ travers des photos, des histoires de marronniers et une vieille montre quâil avait laissĂ©e pour elle. Ce soir, il devenait une voix. Une voix qui disait Ă sa mĂšre quâelle nâĂ©tait pas folle, Ă sa petite-fille quâelle avait Ă©tĂ© protĂ©gĂ©e avant mĂȘme de comprendre le danger.
SalomĂ© se dĂ©tourna un instant vers la fenĂȘtre intĂ©rieure. Margaux devina une Ă©motion quâelle cacha aussitĂŽt. Les avocats ont parfois cette pudeur : ils rangent leurs larmes dans les marges des dossiers. Pourtant, elle aussi semblait recevoir la voix dâHenri comme une consigne.
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Dans le couloir, Eleanor attendait. Ă lâintĂ©rieur, un mort parlait mieux quâelle ne lâavait jamais fait vivante. CâĂ©tait peut-ĂȘtre cela qui la rendait si dangereuse : elle ne supportait pas que lâamour, le vrai, puisse organiser une dĂ©fense sans demander la permission du pouvoir.
Quelquâun, depuis lâintĂ©rieur du rĂ©seau Whitmore, venait dâessayer dâeffacer le dossier HL.