Chapitre 15 - Clara Morel

Chapter 15 - Chapitre 15 - Clara Morel
Clara Morel habitait un petit appartement Ă Queens, au troisiĂšme Ă©tage dâun immeuble en briques oĂč lâescalier sentait la lessive, le curry et la fatigue des gens qui rentrent tard.
Margaux y alla avec SalomĂ© et un enquĂȘteur privĂ© recommandĂ© par Karim. Elle aurait dĂ» dormir. Elle aurait dĂ» rester prĂšs de Lily. Mais elle connaissait maintenant la vitesse dâEleanor : laisser une nuit entiĂšre Ă cette femme, câĂ©tait lui offrir un pays.
La porte de Clara avait Ă©tĂ© forcĂ©e proprement. Pas de chaos inutile. Les tiroirs ouverts, les papiers triĂ©s, lâordinateur disparu. Quelquâun avait cherchĂ© quelque chose de prĂ©cis.
Sur la table, il restait une assiette avec deux bouchĂ©es de soupe froide et un morceau de baguette dessĂ©chĂ©. Margaux pensa aux dĂźners solitaires, aux femmes qui rentrent dâun bureau luxueux pour manger debout dans une cuisine trop Ă©troite.
â Elle nâest pas partie volontairement, dit lâenquĂȘteur.
SalomĂ© trouva une photo aimantĂ©e au frigo. Clara adulte y posait avec trois collĂšgues devant la fondation. Cheveux bruns, sourire prudent, yeux clairs. Un visage quâon oubliait facilement si lâon ne savait pas quâil portait une clĂ©.
â Elle a travaillĂ© au service des bourses, murmura SalomĂ©.
â Les fonds dĂ©tournĂ©s passaient par lĂ .
Dans la chambre, Margaux remarqua une boĂźte Ă couture sous le lit. Sa mĂšre en avait une semblable, en bois sombre, avec des fils rangĂ©s par couleurs. Ă lâintĂ©rieur : quelques boutons, des ourlets commencĂ©s, et une enveloppe scotchĂ©e sous le couvercle.
Elle la décolla avec précaution.
Lâenveloppe contenait une lettre dâHenri Lemaire.
âClara, si tu travailles un jour pour les Whitmore, ne fais confiance ni aux noms sur les portes ni aux sourires dans les ascenseurs. Ce que tu verras dans les comptes confirmera ce que ta mĂšre nâa pas eu le temps de dire.â
Margaux sentit Salomé se rapprocher.
â Sa mĂšre ?
La suite de la lettre tremblait légÚrement.
âTa mĂšre, AnaĂŻs Morel, nâest pas morte dans un simple accident de voiture. Elle portait dĂ©jĂ Ă ma connaissance des documents concernant Eleanor Whitmore.â
Le prénom Anaïs frappa Margaux de plein fouet.
Elle le connaissait.
Pas comme une amie. Comme une ombre. AnaĂŻs Morel avait Ă©tĂ© lâassistante de son pĂšre Ă Paris pendant deux ans. ĂlĂ©gante, discrĂšte, toujours un foulard bleu autour du cou. Margaux avait douze ans et se souvenait dâelle parce quâelle lui apportait parfois des chouquettes aprĂšs lâĂ©cole.
â AnaĂŻs avait une fille, murmura-t-elle.
Salomé lut la derniÚre ligne.
âJâai aidĂ© Ă protĂ©ger Clara, parce que je nâai pas su sauver AnaĂŻs.â
La piĂšce se remplit dâun vieux chagrin qui nâappartenait pas encore Ă Margaux, mais qui venait dâentrer dans sa famille.
LâenquĂȘteur appela depuis le salon.
â Venez voir.
Sur le mur prÚs de la porte, derriÚre un calendrier, Clara avait scotché un post-it. Trois mots : TASSES BLEUES - CAVE.
â Le salon de thĂ©, dit Margaux.
â Il a une cave ? demanda SalomĂ©.
â Tous les endroits qui servent le thĂ© aux femmes riches ont une cave, rĂ©pondit Margaux. Quelquâun doit bien ranger les secrets avec les nappes.
Elles descendirent dans la rue. La nuit de Queens était humide, traversée de sirÚnes lointaines. Margaux ouvrit la portiÚre quand son téléphone sonna.
Numéro inconnu.
Elle décrocha.
Une voix de femme, faible, chuchota :
â Madame Whitmore ? Je suis Clara. Ne faites confiance ni Ă Grant ni Ă Oliver avant dâavoir vu le registre bleu.
Lâappartement de Clara avait la modestie prĂ©cise des vies qui ne dĂ©bordent pas. Un manteau sur une chaise, deux livres empruntĂ©s Ă la bibliothĂšque, une carte postale de Lyon prĂšs de lâĂ©vier. Margaux fut frappĂ©e par lâabsence de luxe. Pendant que la fondation brassait des millions sous des plafonds dorĂ©s, une femme qui en connaissait les fissures mangeait sa soupe froide dans une cuisine Ă©troite.
Elle pensa aux bourses que son pĂšre avait créées pour que des enfants sans rĂ©seau puissent respirer plus large. Si Eleanor avait volĂ© lĂ -dedans, ce nâĂ©tait pas seulement un crime financier. CâĂ©tait un vol de possibles. Des Ă©tudes annulĂ©es, des loyers impayĂ©s, des jeunes filles qui renoncent parce quâun nom prestigieux a prĂ©fĂ©rĂ© financer ses mensonges.
La boĂźte Ă couture lâĂ©mut plus quâelle ne lâaurait cru. AnaĂŻs avait peut-ĂȘtre appris Ă Clara Ă recoudre un bouton, Ă rĂ©parer un ourlet, Ă prolonger les choses faute de pouvoir les remplacer. Margaux toucha le bois du bout des doigts avec une tendresse Ă©trange. Les femmes laissent souvent leurs preuves dans des boĂźtes que les hommes ne pensent pas Ă ouvrir.
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Quand la voix de Clara arriva au tĂ©lĂ©phone, faible et pressĂ©e, Margaux nâentendit pas seulement une lanceuse dâalerte. Elle entendit la petite fille de la photo, celle au manteau jaune, devenue assez grande pour comprendre que les adultes qui lâavaient protĂ©gĂ©e avaient aussi besoin dâĂȘtre sauvĂ©s Ă leur tour.
Puis la ligne coupa.