Globalnewsdesk

Chapitre 08 - Celle qui effaçait les traces

Chapter 08 - Chapitre 08 - Celle qui effaçait les traces

L’expert informatique de SalomĂ© s’appelait Karim Benyahia. Il avait une voix calme, presque amusĂ©e, de ces hommes qui voient les catastrophes arriver sous forme de lignes de code avant que les puissants ne comprennent qu’ils saignent.

— Ne touchez plus Ă  rien, dit-il au tĂ©lĂ©phone. Je prends la main Ă  distance.

Sur l’écran, des fenĂȘtres s’ouvrirent et se refermĂšrent Ă  une vitesse qui donna Ă  Margaux le vertige. Lily, assise contre elle, observait comme si l’ordinateur Ă©tait un aquarium rempli de poissons dangereux.

Grant restait debout prĂšs de la porte. Il avait retirĂ© son nƓud papillon, et ce simple dĂ©sordre le rendait plus humain. Margaux se demanda Ă  quel moment elle avait cessĂ© de chercher l’homme derriĂšre le costume. Peut-ĂȘtre le soir oĂč il avait oubliĂ© l’anniversaire de sa mĂšre. Peut-ĂȘtre le matin oĂč il avait dit : “Tu interprĂštes trop.”

— L’accĂšs vient d’un terminal interne, annonça Karim. Bureau exĂ©cutif, niveau trente-deux.

Salomé leva les yeux.

— Eleanor.

— Ou quelqu’un connectĂ© avec ses droits.

Grant pĂąlit.

— Elle est encore dans le bñtiment ?

Personne ne répondit. Dans les familles comme la sienne, on ne fuyait pas par la porte principale. On disparaissait par ascenseur privé, par chauffeur, par appel à un avocat trop cher.

Madison frappa doucement avant d’entrer. Elle avait perdu son rouge Ă  lĂšvres en partie, comme si la soirĂ©e l’avait mangĂ© par morceaux.

— Eleanor vient de partir avec deux hommes du service de sĂ©curitĂ©.

— Les siens ou les nĂŽtres ? demanda SalomĂ©.

Madison haussa les épaules.

— Avec elle, je ne sais jamais.

Elle posa sur la table une petite enveloppe blanche.

— J’avais gardĂ© ça au cas oĂč.

Grant la regarda durement.

— Tu as gardĂ© beaucoup de choses “au cas oĂč”.

Madison ne se défendit pas.

— Quand une femme sans fortune entre dans une famille qui achùte le silence, elle apprend vite à garder des copies.

Margaux reconnut la vĂ©ritĂ© de cette phrase, mĂȘme si elle n’aimait pas celle qui la prononçait.

Dans l’enveloppe, il y avait trois reçus de consultation mĂ©dicale au nom de Madison Adams, payĂ©s non pas par Grant, mais par une sociĂ©tĂ© appelĂ©e E.W. Advisory. SalomĂ© les photographia immĂ©diatement.

— Eleanor Whitmore Advisory, dit-elle.

Madison hocha la tĂȘte.

— Elle a payĂ© le mĂ©decin, l’appartement, mes robes. Elle a choisi celle de ce soir.

— Pourquoi ? demanda Margaux.

La question ne portait plus seulement sur le ventre de Madison. Elle portait sur toute l’architecture de la honte.

Madison baissa les yeux.

— Parce que je ressemblais à ce qu’elle voulait montrer. Jeune, enceinte, reconnaissante. Et surtout pas française.

Le mot fit rire Margaux malgré elle, un rire bref, sans joie.

— Voilà donc mon crime d’origine.

— Non, dit Madison. Votre crime, pour elle, c’est que votre pĂšre avait prĂ©vu qu’elle tenterait ça.

Karim intervint Ă  travers le haut-parleur.

— J’ai bloquĂ© la suppression. Mais il y a autre chose. Le dossier HL a Ă©tĂ© copiĂ© il y a trois jours sur un disque externe.

— Par qui ? demanda SalomĂ©.

Un silence.

— Identifiant : GWhitmore.

Grant se redressa.

— Je n’ai rien copiĂ©.

Margaux le regarda. Cette fois, elle ne sut pas immédiatement si elle le croyait. Et cette hésitation ouvrit entre eux une distance nouvelle.

Karim poursuivit :

— Le transfert a eu lieu à 22 h 14 depuis votre maison de Greenwich.

Lily leva la tĂȘte.

— C’est le soir oĂč papa a dit qu’il dormait au bureau.

Tous les adultes se figĂšrent.

Les enfants ne gardent pas toujours les secrets qu’on leur impose. Parfois, ils les rangent simplement au bon endroit.

Grant murmura :

— J’étais avec Madison ce soir-lĂ .

Madison secoua la tĂȘte.

— Non. Tu es arrivĂ© chez moi Ă  minuit passĂ©.

Margaux sentit une nouvelle piÚce se déplacer dans le puzzle.

— Alors qui Ă©tait chez nous avec ton identifiant ?

Dans le couloir, des pas rapides approchÚrent. Nora ouvrit la porte, essoufflée.

— Madame
 les agents de sĂ©curitĂ© disent que quelqu’un a emmenĂ© la tablette de Lily.

Lily porta aussitĂŽt la main Ă  sa petite pochette vide.

— Ma tablette ? Mais il y avait les vidĂ©os de la maison dedans.

Et Margaux comprit que le tĂ©moin le plus dangereux de toute l’affaire n’était ni Oliver, ni Madison, ni Henri mort derriĂšre son Ă©cran.

Karim travaillait depuis son appartement de Belleville, Ă  Paris, oĂč il Ă©tait presque quatre heures du matin. SalomĂ© l’avait rĂ©veillĂ© sans s’excuser. Il avait seulement demandĂ© : “C’est pour une femme qu’on essaie de faire passer pour folle ?” Puis il avait ouvert son ordinateur. Dans certains mĂ©tiers, on apprend Ă  reconnaĂźtre les urgences morales.

Margaux imagina un instant Paris dans la nuit, les volets fermĂ©s, les camions de livraison devant les boulangeries, l’odeur du pain qui commence avant l’aube. Cette image française, intime et ordinaire, lui donna une force inattendue dans cette piĂšce new-yorkaise trop climatisĂ©e. Elle venait de quelque part. Elle n’était pas seulement l’épouse de Grant. Elle n’était pas seulement le problĂšme d’Eleanor.

Madison, en face, regardait ses propres reçus comme une femme relit les lettres d’une version d’elle-mĂȘme qu’elle ne respecte plus. Personne ne lui tendit de mouchoir. C’était mieux ainsi. La compassion trop rapide peut devenir une maniĂšre de fermer la conversation. Margaux voulait d’abord la vĂ©ritĂ© entiĂšre.

May you like

Chaque fichier qui apparaissait sur l’écran ajoutait une piĂšce Ă  la maison secrĂšte d’Eleanor. Une maison sans fenĂȘtres, bĂątie dans les comptes, les signatures, les diagnostics suggĂ©rĂ©s, les enfants dĂ©placĂ©s comme des meubles. Margaux comprit que pour en sortir, il ne suffirait pas d’ouvrir une porte. Il faudrait abattre les cloisons une Ă  une.

C’était la camĂ©ra qu’une enfant avait laissĂ©e tourner dans sa chambre.

Related Stories

Other posts