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Chapitre 09 - Les gouttes dans le thé

Chapter 09 - Chapitre 09 - Les gouttes dans le thé

Vanessa voulut reprendre sa phrase.

On le vit Ă  la maniĂšre dont ses lĂšvres se refermĂšrent aussitĂŽt, comme si les mots pouvaient rentrer Ă  leur place avant que la piĂšce les ait entendus. Mais il Ă©tait trop tard. Dans une maison pleine de policiers, de dossiers et de femmes que l’on avait trop longtemps sous-estimĂ©es, mĂȘme une demi-phrase devenait une porte.

— Quelles gouttes ? rĂ©pĂ©ta Élise.

Vanessa regarda Julian.

— Tu m’avais dit que c’était pour la calmer.

Julian recula.

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

Diane prit une voix presque tendre.

— Cette pauvre fille est en Ă©tat de choc. Elle invente.

Vanessa se redressa.

Ce ne fut pas un geste hĂ©roĂŻque. C’était plutĂŽt le mouvement d’une femme qui dĂ©couvre qu’elle est dĂ©jĂ  perdue et dĂ©cide de choisir ce qui restera d’elle.

— Diane m’a donnĂ© un flacon. Elle a dit qu’Élise avait des crises d’angoisse, qu’elle refusait ses mĂ©dicaments, qu’il fallait Ă©viter qu’elle “s’emballe” pendant la discussion. Elle m’a demandĂ© de mettre quelques gouttes dans son thĂ© si elle revenait avant que tout soit prĂȘt.

Élise sentit sa peau devenir froide.

Elle repensa Ă  ces matins flous, quelques mois plus tĂŽt. Des journĂ©es oĂč elle se rĂ©veillait lourde, incapable de se souvenir d’avoir fini son thĂ©. Diane venait souvent “aider avec Lucas”. Julian disait qu’elle Ă©tait Ă©puisĂ©e. Le docteur Pierce parlait de surmenage maternel.

Et si une partie de cette fatigue n’avait jamais Ă©tĂ© la sienne ?

L’agent Harris demanda:

— OĂč est le flacon ?

Vanessa pointa vers la cuisine.

— Dans le sac de Diane. Poche intĂ©rieure.

Diane explosa.

— Vous ne fouillerez pas mon sac sans mandat.

Olivia répondit calmement:

— Dans une maison sous enquĂȘte pour mise en danger, fraude, surveillance illĂ©gale et tentative d’administration non consentie de substances, vous voulez vraiment jouer cette carte ?

Diane se tut.

Le flacon fut trouvé.

Petit. Brun. Sans étiquette originale.

Arthur s’assit.

— Diane


Sa voix n’était plus celle d’un mari. C’était celle d’un homme qui dĂ©couvre que ses lĂąchetĂ©s ont grandi dans l’ombre jusqu’à devenir des crimes qu’il ne peut plus appeler “tensions familiales”.

Élise regarda Julian.

— Tu le savais ?

— Non.

Il le dit avec plus de sincĂ©ritĂ© qu’avant.

Peut-ĂȘtre disait-il vrai. Peut-ĂȘtre pas. Ce qui dĂ©truisait Élise, c’était de ne plus pouvoir distinguer la surprise rĂ©elle de celle qu’il jouait depuis des annĂ©es.

Vanessa ajouta:

— Il savait qu’elle voulait te “stabiliser”. Pas forcĂ©ment comment.

Julian lui lança:

— Tais-toi, Vanessa.

Elle eut un rire sec.

— Tu m’as fait venir ici avec un peignoir volĂ©, un faux divorce, une maison qui n’était pas Ă  toi et une belle-mĂšre qui drogue le thĂ©. Je crois que j’ai gagnĂ© le droit de parler.

Meryl, assise prÚs de Lucas, éclata en sanglots.

— Lucas buvait parfois dans ta tasse.

La phrase frappa tout le monde.

Élise se tourna vers son fils.

Lucas, innocent, jouait avec l’étiquette de la valise grise. Il ne comprenait pas. Il ne savait pas que les adultes venaient de mesurer le gouffre sous leurs pieds.

Harris appela immédiatement une équipe médicale.

Élise voulut prendre Lucas et courir Ă  l’hĂŽpital. Olivia l’arrĂȘta doucement.

— On va faire ça proprement. Vous n’ĂȘtes pas seule.

Encore cette phrase.

Vous n’ĂȘtes pas seule.

Élise avait longtemps cru qu’ĂȘtre seule Ă©tait une preuve de force. Sa mĂšre, finalement, avait peut-ĂȘtre cachĂ© le contraire dans une doublure: il faut savoir choisir qui tient l’autre cĂŽtĂ© du fil.

On conduisit Élise et Lucas à l’hîpital pour des analyses. Julian voulut suivre. Élise refusa.

— Tu restes ici.

— C’est mon fils.

— Alors commence par rĂ©pondre aux policiers comme son pĂšre, pas comme le fils de Diane.

Il resta sur place.

Dans la salle d’attente, Lucas s’endormit sur les genoux d’Élise, une sucette d’hĂŽpital collĂ©e Ă  la main. Olivia Ă©tait assise prĂšs d’elle. Meryl aussi, malgrĂ© la honte, parce qu’Élise n’avait pas eu la force de lui dire de partir.

— Je suis dĂ©solĂ©e, murmura Meryl.

Élise regarda le distributeur de cafĂ©.

— Pour quoi exactement ?

Meryl avala.

— Pour avoir cru maman. Pour avoir pensĂ© que tu exagĂ©rais. Pour t’avoir trouvĂ©e froide quand tu Ă©tais juste fatiguĂ©e. Pour ne pas avoir demandĂ© pourquoi Lucas pleurait quand Diane le prenait.

Élise ferma les yeux.

Les excuses précises faisaient plus mal que les excuses générales. Elles avaient des dents.

— Je ne sais pas encore quoi faire de tes excuses.

— Je sais.

— Mais tu peux rester jusqu’aux rĂ©sultats.

Meryl pleura plus fort.

Ce fut tout.

Pas un pardon.

Une chaise autorisée.

Le médecin revint deux heures plus tard.

Les premiĂšres analyses ne montraient rien de dangereux chez Lucas. Élise sentit ses jambes manquer sous le soulagement. Pour elle, il fallait attendre des rĂ©sultats plus complets, mais le mĂ©decin parla prudemment d’une possible exposition lĂ©gĂšre, ancienne, Ă  un sĂ©datif.

Olivia nota tout.

Harris appela ensuite.

— Diane Carter est en garde à vue. Vanessa coopùre. Arthur aussi.

— Et Julian ?

Un silence.

— Il a demandĂ© Ă  parler Ă  vous seule.

— Non.

— Il dit avoir trouvĂ© quelque chose dans les comptes de sa mĂšre.

Élise regarda Lucas dormir.

— Quoi ?

— Un paiement mensuel au nom de votre ancien mĂ©decin.

Élise se figea.

— Le docteur Pierce ?

— Non. Votre obstĂ©tricien, celui qui vous avait suivie pendant votre fausse couche avant Lucas.

Le couloir de l’hîpital sembla s’allonger.

À l’hĂŽpital, Élise ne quitta pas Lucas des yeux. MĂȘme quand l’infirmiĂšre lui assura que les signes vitaux Ă©taient bons, mĂȘme quand Olivia lui apporta un thĂ© qu’elle ne put pas boire, mĂȘme quand Meryl lui proposa de s’allonger cinq minutes. Elle observait les paupiĂšres de son fils, son souffle, ses doigts collants de sucre.

La maternitĂ© n’est pas seulement l’amour. C’est parfois cette surveillance Ă©puisĂ©e, cette capacitĂ© Ă  voir le moindre changement dans un visage que les autres trouvent paisible. Diane avait voulu utiliser cette vigilance contre elle. Maintenant, Élise la reprenait comme une compĂ©tence.

Quand une infirmiĂšre demanda doucement si elle se sentait en sĂ©curitĂ©, Élise faillit rĂ©pondre oui par rĂ©flexe social. Puis elle secoua la tĂȘte. Non. Pas encore. Et dire non, cette fois, fut une façon de commencer Ă  l’ĂȘtre.

Élise n’avait parlĂ© de cette fausse couche qu’à Julian, Diane et sa mĂšre.

— Pourquoi Diane payait mon obstĂ©tricien ?

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Harris rĂ©pondit d’une voix lourde:

— C’est justement ce que votre mari prĂ©tend venir de dĂ©couvrir.

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