Chapitre 08 - La voix de Marianne

Chapter 08 - Chapitre 08 - La voix de Marianne
La voix de Marianne Vardon sortit des enceintes avec un léger grésillement.
Ălise nâavait pas entendu sa mĂšre autrement que dans sa mĂ©moire depuis trois ans. Elle avait oubliĂ© certaines inflexions: la fatigue douce en fin de phrase, la maniĂšre de respirer avant un mot difficile, ce petit accent du Sud qui revenait quand Marianne Ă©tait en colĂšre ou trĂšs tendre.
Sur lâĂ©cran, elle portait le peignoir Ă©meraude.
Pas celui que Vanessa avait jeté sur une chaise comme un costume de provocation.
Le vrai peignoir. Sur le corps fragile de la femme Ă qui il appartenait.
âMa fille, je ne sais pas si cette vidĂ©o te sera utile. JâespĂšre que non. JâespĂšre que tu auras une vie plus simple que celle que je crains pour toi.â
Ălise posa une main sur sa bouche.
Lucas dormait dans les bras de Meryl, dans le salon. Meryl, bouleversĂ©e, refusait dĂ©sormais de quitter lâenfant des yeux. Ălise ne savait pas encore quoi penser de sa belle-sĆur, mais pour le moment, elle la laissa tenir Lucas. Il fallait parfois accepter les premiĂšres preuves de dĂ©cence sans leur demander dâĂȘtre dĂ©jĂ parfaites.
Marianne poursuivit.
âDiane Carter est venue me voir deux fois. La premiĂšre, elle Ă©tait charmante. Elle voulait me remercier pour ce que tu faisais pour Julian. La deuxiĂšme, elle mâa demandĂ© de signer une attestation affirmant que je tâavais donnĂ© lâargent sous influence Ă©motionnelle. Elle disait que cela protĂ©gerait tout le monde si ton mariage tournait mal.â
Diane murmura:
â Mensonge.
Harris leva la main.
â Pas un mot.
Sur la vidéo, Marianne sourit tristement.
âJâai refusĂ©. Elle nâa pas aimĂ©. Alors je lui ai dit quelque chose que jâaurais dĂ» te dire aussi: je ne tâai pas Ă©levĂ©e pour que tu deviennes la banque dâune famille qui te mĂ©prise.â
Ălise ferma les yeux.
Une douleur ancienne, presque douce, sâouvrit en elle.
Elle avait souvent doutĂ© dâavoir trahi sa mĂšre en vendant lâappartement. Elle avait voulu sauver Julian, prouver que leur mariage pouvait ĂȘtre une Ă©quipe. Marianne, mĂȘme mourante, avait vu plus clair.
La vidéo continua.
âSi Diane conteste un jour la vente ou ta capacitĂ© Ă dĂ©cider, MaĂźtre March possĂšde les originaux mĂ©dicaux. JâĂ©tais lucide. Tu Ă©tais lucide. Et Julian savait exactement dâoĂč venait lâargent.â
Olivia inspira.
â Elle mâavait confiĂ© une enveloppe. Elle mâavait fait promettre de ne lâouvrir que si Diane attaquait.
Ălise se tourna vers son avocate.
â Vous saviez ?
â Je savais quâil y avait une protection. Pas ce quâelle contenait.
Marianne termina la vidéo en se penchant légÚrement vers la caméra.
âUne derniĂšre chose. Le peignoir a une doublure intĂ©rieure. Si quelquâun dâautre le porte pour te blesser, regarde dedans. Les gens cruels oublient souvent que les femmes sentimentales cachent trĂšs bien leurs preuves.â
La vidĂ©o sâarrĂȘta.
Un silence profond envahit la maison.
Vanessa, dans le salon, regarda le peignoir Ă©meraude posĂ© sur le dossier dâune chaise comme un animal blessĂ©.
â Je ne savais pas.
Ălise alla le prendre.
Ses doigts tremblaient pour la premiÚre fois de la matinée.
La doublure semblait intacte. Mais prĂšs de lâourlet, Ă lâintĂ©rieur, un fil vert plus sombre dessinait une couture presque invisible. Olivia sortit un petit coupe-fil de sa trousse. Elle lâouvrit avec soin.
Un papier plié tomba.
Pas une clé USB.
Pas un testament.
Une lettre.
Ălise reconnut lâĂ©criture de sa mĂšre.
âPour Ălise, si elle a oubliĂ© ce quâelle vaut.â
Elle ne put pas lire tout de suite.
Elle sâassit au bord du canapĂ©, Lucas entre Meryl et elle, la maison pleine de policiers, de beaux-parents en ruine, de maĂźtresse humiliĂ©e et dâun mari qui ne savait plus sâil devait supplier ou se cacher.
La lettre était courte.
âMa chĂ©rie, si ce papier sort un jour de la doublure, câest que quelquâun aura pensĂ© que ton cĆur Ă©tait une faiblesse. Je te connais. Tu auras donnĂ©, pardonnĂ©, arrangĂ©, payĂ©, expliquĂ©. Tu auras appelĂ© cela lâamour. Peut-ĂȘtre que câen Ă©tait une partie. Mais lâamour qui exige que tu disparaises nâest plus de lâamour. Câest une succession de petites morts. Ne te laisse pas enterrer debout.â
Ălise pleura enfin.
Silencieusement.
Lucas, réveillé par la vibration de son corps, lui toucha la joue.
â Maman triste ?
Elle sourit Ă travers les larmes.
â Maman se souvient.
Julian fit un pas vers elle.
â ĂliseâŠ
Elle leva les yeux.
â Non.
Un seul mot.
Pas crié.
Pas tremblant.
Un mot qui contenait les nuits dâattente, les factures payĂ©es, les humiliations avalĂ©es, la tasse de Lucas dans la main de Vanessa, la camĂ©ra dans le doudou, la voix de sa mĂšre revenue du tissu.
Julian sâarrĂȘta.
Diane, elle, regardait le peignoir avec une haine nue. Parce que lâobjet quâelle avait voulu utiliser pour briser Ălise venait de la rendre plus forte.
Harris reçut un appel.
Son visage se ferma.
â Madame Carter, il faut que vous sachiez autre chose. Le docteur Pierce vient dâĂȘtre contactĂ©. Il nie avoir Ă©crit votre Ă©valuation.
Olivia se redressa.
â Câest bon pour nous.
â Attendez. Il dit aussi que quelquâun a demandĂ©, sous votre nom, une ordonnance de sĂ©datifs il y a six mois.
Ălise fronça les sourcils.
â Sous mon nom ?
â Oui.
Julian regarda immédiatement Diane.
Diane ne bougea pas.
Mais Vanessa porta une main Ă sa bouche.
Olivia dĂ©tourna le regard au moment oĂč Ălise dĂ©plia la lettre. Elle avait ce tact rare des professionnels qui savent que mĂȘme les preuves ont une intimitĂ©. Harris, lui, fit semblant de consulter son carnet. Seule Diane regardait avec aviditĂ©, comme si elle espĂ©rait encore que Marianne se contredirait depuis la tombe.
Ălise se souvint de la derniĂšre conversation avec sa mĂšre. Marianne avait demandĂ© quâon ouvre la fenĂȘtre. Il pleuvait. Ălise avait protestĂ©, craignant quâelle prenne froid. Marianne avait ri: âMa chĂ©rie, quand on sait quâon va partir, un courant dâair nâest plus une menace.â
Ă lâĂ©poque, Ălise avait seulement pleurĂ©. Aujourdâhui, elle comprenait que sa mĂšre parlait peut-ĂȘtre dâautre chose: des portes ouvertes, des preuves cachĂ©es, du droit de sortir avant quâune maison se referme.
â Les gouttes dans le thĂ©âŠ
Ălise tourna la tĂȘte vers elle.
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â Quelles gouttes ?
Vanessa comprit quâelle venait dâouvrir le mensonge le plus dangereux de tous.